L’élue conservatrice, Satan et moi

9 11 2009

Grâce à l’infatigable Abie, j’ai regardé tout à l’heure un débat d’Intelligence Squared sur une question à laquelle tout un chacun peut avoir une réponse catégorique, quelle qu’elle soit : le catholicisme est-il une puissance positive ? (“Is catholicism a force for good?”, oui c’est en anglais)

Le débat opposait John Onaiyekan, évêque d’Abuja (capitale du Nigéria) et Anne Widdecombe, membre du Parlement du côté des conservateurs – pro-catholiques – au comédien et auteur Stephen Fry et à l’écrivain Christopher Hitchens – anti-catholiques.

Les cinquante minutes du débat valent la peine d’être écoutées, mais pour résumer : les pro ont vanté les mérites du catholicisme pour l’espoir qu’il offre aux gens simples, dont ces derniers ont besoin, contrairement aux intellectuels dans leur tour d’ivoire, ainsi que le soutien financier important offert aux pays au développement. Les anti ont récapitulé les crimes commis par l’église catholique et les demi-excuses invoquées par cette dernière, sans compter l’attitude malsaine de l’Eglise envers la sexualité et les femmes, ainsi que son avidité et sa volonté d’hégémonie, masquée par un discours d’amour universel.

Après s’être exprimés pendant quelques minutes, les intervenants ont répondu aux questions des spectateurs, dont celle-ci : « Pourquoi une femme peut-elle être membre du Parlement et pas prêtre ? », ce à quoi Anne Widdecombe a répondu sèchement qu’un prêtre était censé représenter le Christ in persona et qu’une femme ne pouvait pas le faire, pas plus qu’un homme ne pouvait représenter la Vierge Marie. Il y a eu quelques rires dans l’audience : oh oui, cela semble stupide, une femme qui fait Jésus…

Mais si on va par là, du pain azyme et de la piquette qui se transforment en chair et en sang d’un type mort il y a plus de deux mille ans, c’est stupide aussi, non ? Le christianisme a recours au symbolisme ; il rappelle, chaque jour lors de la messe, un sacrifice humain qui a eu lieu une fois et n’a pas besoin d’être répété. Refuser qu’une femme incarne Jésus et qu’un homme puisse incarner la Vierge, c’est faire preuve d’incohérence par rapport à la démarche symbolique qui est à sa base.

Le christianisme a donné de l’espoir à des millions de gens : oui, comme d’autres religions. Comme les religions antérieures, d’ailleurs : Christ est à la fois Orphée qui descend aux enfers et en revient (sur la tombe des premiers chrétiens, on gravait la figure d’Orphée car le christianisme était interdit) et Dionysos, déchiqueté par les fidèles qui mangent sa chair et toujours ressuscité (d’ailleurs, si on devait compter le nombre de dieux et de déesses qui sont allés dans le royaume des morts pour en revenir, on se rendrait compte que les enfers sont plus fréquentés que le métro aux heures de pointe). Comme les religions actuelles : le judaïsme offre, à n’en pas douter, beaucoup d’espoir à ses fidèles, puisqu’il leur promet un messie ; l’islam est sans conteste une source de réconfort pour ses croyants, sans parler de toutes les autres religions.

Le problème, et c’est aussi vrai de la plupart des religions, c’est que tout commence par un gentil baratin sur le fait que Dieu est sympa et que tous les humains sont frères et soeurs, pour continuer en disant qu’il n’existe qu’une seule religion, et que ceux qui n’y adhèrent pas sont des imbéciles, au mieux, des ordures vouées à l’enfer, au pire. Le piège des religions, dans une pratique régulière, c’est qu’elles sont une opportunité parfaite pour la paresse intellectuelle et l’esprit de clocher.

Du côté des catholiques, personne ne s’étonne plus quand on parle d’un prêtre pédophile ; on gronde quand Benoît XVI parle du préservatif ; et malgré tout, certaines femmes veulent être prêtres. Être femme et catholique équivaut, semble-t-il, à accepter d’être une inférieure toute sa vie. Quand Ann Widdecombe dit qu’une femme ne peut représenter Jésus ni un homme la Vierge Marie, elle dit qu’aux hommes revient la divinité, puisque Jésus est homme et dieu, et qu’il fait partie de la sainte Trinité, tandis que la Vierge, si elle fait l’objet d’un culte, n’est qu’humaine, donc subalterne par rapport à un dieu.

En parlant avec une étudiante en théologie rencontrée à Leuven, nous avons appris que les femmes pouvaient à présent remplir certaines fonctions de conseil exercées habituellement par les prêtres, sans pouvoir être ordonnées ni bien sûr servir la messe : un bon moyen pour l’Eglise de pallier le manque de prêtres, sans accorder aux femmes un statut égal à celui des hommes.

Je n’ai jamais considéré l’Eglise catholique d’un oeil très amical, à cause de son étroitesse d’esprit, de sa misogynie et de sa xénophobie – pourtant, le week-end dernier, je l’ai passé en compagnie de nombreux catholiques. Il y avait un jeu de rôles fondé sur la hiérarchie catholique : on pouvait aller de l’enfant de choeur (une fille) au pape (un homme), en passant par divers dignitaires, tous masculins. Tout en haut, il y avait Satan, seul capable de vaincre le pape, mais vaincu par tous les autres prêtres.

Il était pas mal, Satan ; il était joliment dessiné, et comme ça, en jugeant sur la tronche, il inspirait plus la confiance que Benoît XVI. Le diable, c’est celui qui divise, celui qui force à l’analyse ; Lucifer, c’est le porteur de lumière, celui qui éclaire les ténèbres. Le pape et le diable, au fond, ce sont deux entités complémentaires, qui ont besoin l’une de l’autre, qui se créent l’une l’autre.

Je rêvassais ainsi en entamant une conversation sur la religion avec un catholique fervent et philosophe – comme quoi, on peut être pratiquant et réfléchir – qui me parlait d’un fait divers au Canada : des Sikhs avaient dû être hébergés dans une église catholique. La question s’était posée : fallait-il enlever la croix ? En fin de compte, elle le fut.

« J’ai approuvé ce geste » dit-il « avant de réfléchir. Et je me suis rendu compte qu’il était mauvais. On enlève trop de symboles. Ce qu’il aurait fallu faire, c’est suspendre d’autres symboles au mur, ce qu’il faut faire au lieu d’effacer des symboles, c’est d’en rehausser davantage. Je suis catholique fervent mais mon meilleur ami est hindou, nous avons grandi ensemble et je connais bien les symboles de sa religion. Ce à quoi je crois, c’est à une société oecuménique, où toutes les religions pourraient cohabiter. »

Effectivement. Les symboles nourrissent l’imaginaire, pour le meilleur et pour le pire ; les êtres humains ont besoin d’une vie spirituelle, qu’ils se définissent comme athées, agnostiques ou religieux. Cela dit, on n’arrivera pas à une société oecuménique sans tolérance, c’est-à-dire sans orgueil, sans avidité hégémonique, sans ce vieux réflexe de se regrouper en un petit clan forcément meilleur que celui des voisins.





Le jeu des 3 : semaine 46

8 11 2009

Aujourd’hui, le jeu des 3 se fait en images.

 

Il s’agit de trois photos prises sur Flickr (licence Creative Commons): la troisième photo de la première, troisième ligne et sixième ligne, parmi les éléments les plus récents (derniers 1000 éléments ajoutés).

 

1) http://www.flickr.com/photos/39811251@N06/4080586006/

 

2) http://www.flickr.com/photos/my_camera_eye/4080585134/

 

3) http://www.flickr.com/photos/eguchi_onion/4079824291/

(désolée, départ en week-end en urgence, pas le temps de les insérer dans le post !)

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1) Jan et Sandra, un couple d’intrépides détectives qui voyage dans son bus japonais customisé, est appelé à la rescousse par Père Saint-Jean Chrysostome suite à une disparition mystérieuse dans son abbaye. Cependant, ils ne se doutent pas que la personne disparue, qui ne tient pas être retrouvée évidemment, se cache sous les traits d’un ouvrier qui bloquera leur bus pendant de longues heures…

 

2) Un groupe d’enfants musiciens fait une tournée et doit jouer dans un lieu prestigieux, le musée des Olympiades, lors du grand festival des Jeunes talents musicaux. La nervosité monte dans le bus, surtout quand celui-ci est bloqué dans des embouteillages provoqués par des travaux. Heureusement, le conducteur trouve une issue…

 

3) Un homme travaille le métal de longues années dans son jardin, passant pour un bricoleur un peu fou. En réalité, il répare un bus pour en faire un bus à impériale, avec des autocollants (des photos de ses enfants quand ils étaient jeunes). Et là, il peut enfin partir faire le voyage dont il a toujours rêvé : aller à Bogota, où vivent ses enfants, puis sillonner l’Amérique Latine.

 

Je sais que la 2 offre une perspective de retournement final (quelle issue le conducteur peut-il bien trouver ? Qu’est-ce que j’en sais ?) mais je préfère la 3.

 

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3) Tous les week-ends, depuis quinze ans que je vis ici, Ciento bricole. Il va dans son jardin, ou dans son garage. Avant, sa femme et ses enfants venaient le voir – le moyen de passer du temps avec lui, sinon ? Ils restaient là à bavarder avec lui ou plutôt autour de lui, pendant qu’il courait d’une pièce de tôle à un bout de bois ramassé dans la rue, dans les poubelles des autres même de la décharge, qui sait.

Ensuite, ses enfants sont devenus grands, ils ont quitté la maison pour étudier au Conservatoire. L’été, ils mangeait dehors avec sa femme, tout en jetant un oeil sur ses détournements d’objet.

Il aura réussi à construire des voiliers pour ses enfants, des instruments de musique sans harmonie, une radio et des sculptures de métal qui ne servaient à rien qu’à décorer la pelouse, si on appelle ça décorer. A chaque fois que je sors de chez moi pour voir son espèce de vaisseau extraterrestre et son humanoïde sur-vertébré, je frissonne.

Un jour, Ciento s’est attaqué à plus gros : un grand bus à impériale, acheté d’occasion, qui avait l’air plutôt bon pour la casse. Il l’a retapé, repeint en vert pomme, collé des photos géantes de ses enfants avec leurs instruments dessus. Sa femme l’aidait, pour une fois. Ils se sont bien tachés de peinture, tous les deux. Et ça les faisait rire.

Il leur a fallu un an pour le finir, son bus. Après, ils sont venus me dire au revoir.

- On va voir nos enfants à Bogota ! Ils ne s’y attendent pas.

- Ah ! Vous me raconterez quand vous reviendrez ?

- C’est-à-dire qu’on ne sait pas quand on reviendra… On part faire le tour du continent. On verra jusqu’où le bus nous emmènera !

- A votre âge ?

Ils se sont regardés et ont haussé les épaules. Alors, par réflexe, j’ai haussé les épaules aussi.






En route pour Ksar Ghilane

2 11 2009

A 8h du matin, nous grimpons dans la voiture du guide, un 4×4 portant la devise « Dieu est grand » en arabe et en japonais. Mokhtar, le guide, mange une pâte brune dans un petit récipient en plastique. C’est un petit déjeuner tunisien à base de céréales et de miel, le genre qu’on ne trouvera jamais au buffet d’un hôtel…

- Ne perdons pas de temps. Nous avons 650 km à faire aujourd’hui, dit-il et nous partons.

En chemin, j’en profite pour lui demander :

- A quoi correspondent tous les bâtiments avec un 7 ?

Nous en avons vu un dans chaque ville, chaque village, même le plus minuscule.

- C’est pour commémorer le 7 novembre 1987, le jour où monsieur Ben Ali est arrivé au pouvoir.

- Aaah….

Nous nous enfonçons dans le désert. Ce soir, nous ferons halte à Ksar Ghilane, une des plus grandes oasis du Sahara en Tunisie – quand on entre dans le désert, les frontières deviennent plus floues.

Sur la route, nous croisons des petits garçons qui attendent près d’un seau : ils vendent des amandes fraîches, un délice.

A l’heure du déjeuner, nous passons dans la grande-rue d’une ville où chaque maison arbore une tête de mouton coupée et placée sur une pique. Nous nous arrêtons dans un restaurant et négocions l’achat d’un kilo de chevreau.

Ce fut l’occasion de faire une petite mise au point linguistique et de préciser au boucher que pour nous « un kilo de chevreau » signifiait « un kilo de viande de chevreau ». Le cher homme avait compris « cinq cent grammes de viande et le reste en graisse et en os » qui après tout, provenaient du chevreau.

Quand notre plat arrive, nous constatons que la réduction de la viande à la cuisson n’est pas un mythe et qu’elle s’est appliquée plus fortement dans ce restaurant qu’ailleurs (des conditions physiques particulières peut-être ?). Le guide, mécontent, enguirlande le patron en arabe, et nous partons, le ventre à peu près plein.

En arrivant à Ksar Ghilane, il est prévu que nous fassions une promenade en dromadaire : nous irons, au coucher du soleil, vers des ruines romaines.





Le jeu des 3 : trois faits sur Leuven

31 10 2009

Trois éléments relevés au cours de la semaine :

1) Les statues des rues de Leuven : le boulanger, la femme allongée, la sagesse, la femme qui marche.

2) Le carillon musical à Leuven, sur Ladeuzeplein : à chaque heure, il joue une mélodie, comme un extrait de Carmen ou “Ah vous dirais-je maman”.

3) Croisé dans la rue jeudi : une petite fille et sa mère, l’air soucieuse. La petite fille a imité l’adulte boudeuse pour la faire rire, et y a réussi.

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Trois idées d’histoire

1) Une enfant s’adresse à sa mère, femme politique ambitieuse, première femme maire de la ville, qui devient une statue pour ses services rendus à la ville, notamment l’instauration du carillon musical qui fait partie du charme de la ville (et attire les touristes, donc l’argent). Devenue femme et maire de la ville à son tour, elle fait construire plusieurs statues pour lui tenir compagnie.

2) Une petite fille essaie par tous les moyens de faire rire sa mère. D’abord elle l’imite en train de faire la tête, ensuite elle lui raconte que les statues sont devenues des statues parce qu’elles se sont arrêtées au moment où jouait le carillon musical ; ainsi, elle l’entraîne dans une petite danse au moment où le carillon joue l’air de Carmen.

3) Un jour, à Leuven, les gens de la ville ont décidé de se débarrasser de la musique, par puritanisme. Ils sont devenus tant et tant rigides que certains d’entre eux se sont statufiés. Les survivants ont décidé, pour ne pas les oublier, de faire jouer de la musique au carillon, toutes les heures. C’est une petite fille qui raconte gravement cette histoire à sa mère, pour tenter de la faire plier car elle la trouve trop sévère. Ca ne marche pas.

Histoire choisie : hésitation entre 1 et 3, choix de 1. Ce qui ne m’empêchera pas d’écrire 3.
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300 mots pour une histoire, marge de 10 %

Je t’ai construit une autre amie. Elle est ronde, elle a des cheveux crépus, elle est souriante. Elle est sur l’avenue principale, on dirait qu’elle marche. Elle est comme toi : en fonte.
La ville se remplit de statues coulées dans le même métal que toi. Les touristes les adorent – tu dois être fière. Tu en as tellement fait pour eux, pour les habitants de la ville, aussi. De ton vivant, tu as été réélue tant de fois à ton poste de maire, et les citoyens me parlent encore de toi. Tu m’as aidée autant que possible à réussir ma vie, c’est-à-dire à suivre tes traces, ma mère.
De ton vivant, tu étais soucieuse. Tu étais sans cesse occupée par de nouvelles affaires, de nouvelles idées. Je me souviens de cette réunion du conseil municipal dont tu es rentrée fâchée, parce qu’ils avaient refusé ton idée de faire jouer des mélodies au carillon de la grand-place, à chaque heure. Ils la trouvaient chère et futile. Pourtant tu as insisté, tu as eu gain de cause, et tout le monde, résidents et visiteurs, adore la musique du clocher. Les gens viennent spécialement sur la place au moment dit, ils s’amusent à reconnaître les airs.
De ton vivant je ne t’ai pas beaucoup fréquentée. Pourtant je t’ai si bien connue. C’est moi qui ai décidé de faire de toi une statue, après ta mort, une fois que la ville m’a élue. Je t’ai mise dans la rue commerçante : tu es au centre du passage, tu veilles encore sur les citadins et la bonne marche de leurs activités.
Tu n’es plus jamais seule. Je t’ai entourée d’autres esprits-gardiens sous forme de statue, d’abord des allégories – la sagesse, la soif de savoir – puis je n’ai plus cherché de justifications. Je t’ai simplement donné ce que tu avais cherché si âprement quand tu étais en vie, un groupe d’alliés.

Dimanche soir : voici l’histoire 3.

3) « Au moment de la Réforme, les habitants de Leuven ont décidé d’être protestants, encore plus protestants que les protestants. Ils ne s’habillaient qu’en noir, ils se couvraient les cheveux, s’épilaient les sourcils sans grimacer même s’ils avaient mal, et ne souriaient jamais par peur de l’enfer. »
La petite fille et sa mère remontent la rue. La petite fille a un pas vif.
« Ils faisaient toutes les choses lentement, avec beaucoup de gravité. Ils voulaient par dessus-tout respecter les règles. Tout devait être en ordre. Ils n’écoutaient jamais de musique, parce que la musique fait danser, et que c’est le contraire de la mortification du corps qu’ils devaient appliquer tous les jours. »
La mère a un regard perdu dans le vague. La petite fille se concentre intensément.
« Et tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, sauf que certains citoyens étaient encore meilleurs que les autres. Mais ces citoyens-là ! Il leur est arrivé quelque chose ! Un jour, alors qu’ils accomplissaient leurs tâches quotidiennes, que la boulangère poussait sa charrette et que l’étudiant lisait des livres en se lavant les cheveux, leurs mouvements sont devenus plus difficiles, leurs membres plus lourds. Ils se sont arrêtés de bouger, pour toujours. A force d’être inflexibles et parfaits, ils étaient devenus des statues. »
La mère sourit légèrement.
« Depuis ce temps-là, les citoyens ont décidé de remettre de la musique dans la ville, pour se souvenir qu’il ne faut pas trop suivre les règles et qu’il ne faut jamais oublier de danser, pour ne pas mourir en devenant une statue. »
La petite fille prend une grande inspiration.
« Donc, maman, ça veut dire que quand tu me trouves dans le salon en train d’écouter de la musique trop fort et de manger tout le paquet de bonbons, il ne faut pas me gronder ! Ca veut dire que je suis vivante ! Et c’est ça qui compte ! »





Sauna devant !

31 10 2009

Ce dimanche, nous sommes allés nous promener dans un parc près de chez nous. La qualité de l’excursion s’annonçait hasardeuse :

- Alors il y a trois étangs, mais je ne sais pas si ce sont des étangs ou des réservoirs, en fait.

Vérification faite, le paysage ressemblait à ça :
Les roseaux, le lac, l'abbaye norbertine

Ravis de la promenade, quelle ne fut pas notre joie en découvrant ceci :
Warning, using this sauna may adversely affect your attraction to the opposite sex

“Warning: this public sauna may decrease your attraction to the opposite sex” (Avertissement : ce sauna public peut diminuer votre attirance envers le sexe opposé”)

Un bâtiment gris, moderne, portant un avertissement on ne peut plus clair. Qui en est responsable ? Encore des étudiants internationaux ?

Que de découvertes, tout de même, dans notre bonne ville.





Une soirée en Flandres

29 10 2009

 

La petite salle de cinéma est pleine. Une femme, la trentaine, en blouson de cuir, se place au coin du premier rang et nous fait un petit discours.

 

- Bienvenue dans cette soirée de découverte de la Belgique, pour changer de nos habitudes nous allons vous présenter un film récent. C’est un film en flamand avec des sous-titres anglais, heureusement pour vous (le public, des étudiants d’un peu partout dans le monde, rit nerveusement). Avant, le cinéma belge se faisait en français et en flamand, maintenant c’est un peu chacun de son côté…

 

Un signe de plus de l’éloignement entre wallons et flamands.

 

A la mairie, quand je suis allée demander mes papiers, la conseillère m’a expliqué qu’elle détestait les Français étant plus jeune : le français était la langue des snobs, les bâtiments des Wallons (francophones) étaient les plus beaux, etc… Avec le temps, elle avait abandonné ses préjugés, mais trouvait quand même que les flamands étaient trop taxés, tout ça pour entretenir des wallons qui ne faisaient rien et imposaient leur langue.

 

Se plaindre de payer trop d’impôts, bien sûr, ça n’a rien d’original, mais cela ne mène pas forcément à une volonté de divorce. Les quelques personnes à qui j’ai parlé jusqu’ici envisagent une séparation accrue entre Flandres et Wallonie dans les années à venir : au mieux, ils voient a Belgique comme un petit état fédéral dont les provinces gagneront de plus en plus en autonomie, au pire ils imaginent le démantèlement de la Belgique.

 

- Sur ses derniers jours, l’empire romain se caractérisait par une bureaucratie excessive et des impôts trop lourds. Comme la Belgique aujourd’hui, m’expliquait un étudiant en histoire après la répétition de notre chorale.

 

- Mais que va faire la région des Flandres si elle quitte la Belgique ? Rejoindre les Pays-Bas ?

 

- Non (un « non » définitif). Nous serions autonomes. L’ennui, c’est Bruxelles : une ville francophone en territoire flamand. La chose à faire, ce serait de déclarer Bruxelles capitale européenne et de séparer les territoires flamands et wallons. On est trop taxé, et de toute façon les Flamands et les Wallons ne peuvent pas s’encadrer depuis le Moyen-Âge.

 

Selon cet article (en anglais), les Flamands trouvent que les Wallons sont prétentieux depuis l’ère industrielle : la province s’est lourdement industrialisée et la bourgeoisie du pays était donc francophone, tandis que les Flamands étaient perçus comme des bouseux… Or, depuis, l’industrie lourde a décliné et les Flamands ont accueilli plusieurs firmes high-tech, plus légères. A Leuven, il existe de nombreuses entreprises et l’université encourage également le développement de start-up. On peut penser que les Flamands commencent à dépasser leur complexe d’infériorité ; pour l’instant, j’ai l’impression qu’ils gardent encore rancune aux Wallons de le leur avoir fait sentir.

 

Revenons à la petite salle de cinéma où nous étions au début : la responsable du programme de familiarisation à la culture belge nous annonce que le film que nous allons voir a eu beaucoup de succès, qu’il s’agit d’un film à l’américaine, d’un thriller efficace. Il s’appelle Loft.

 

Le synopsis ? Cinq hommes mariés partagent un loft dans un immeuble design construit par l’un d’entre eux. Ils y amènent leurs maîtresses et tout va bien, jusqu’au jour où une jeune femme est retrouvée morte, nue, dans leur garçonnière…

 

Entre flash-backs et retournements de situation, les personnages se promènent de fête en mariage et en dîner prestigieux, dans l’élite de la bourgeoisie flamande. Finalement, dans le luxe des Flamands.

 





De Monastir au désert

27 10 2009

Après avoir voyagé en louage jusqu’à Sousse, puis Monastir, nous partons en quête de l’Hôtel de la Plage, situé tout simplement… juste au-dessus de la plage de Monastir.

C’est notre première incursion dans la Tunisie des touristes, celle qui rapporte plus du tiers du revenu national, celle qui appartient en grande partie, selon la rumeur, à la femme du président Ben Ali.

Nous arrivons dans une petite ville agréable, avec des remparts assez bien entretenus mais bancals. Le souk est vaste et contient des boutiques… Rien à voir avec le souk de Bizerte, qui était plutôt la vieille ville avec des rues tranquilles, des maisons et des échoppes à la porte ouverte, où l’on apercevait un artisan en train de travailler dans la fraîcheur du soir, une famille qui allait se réunir pour dîner devant la télévision…

Ici, les boutiques sont pleines et les commerçants sont à l’aguet, mais pas trop pressants. Demain, nous allons rejoindre des amis de Rodrigo pour commencer un circuit qui nous emmènera dans le sud du pays : dans les villes et dans le désert.

Nous avons du mal à trouver l’hôtel, pas parce qu’il est mal indiqué, mais parce que nous avons du mal à le croire : oui, il est juste au-dessus de la plage.

Après avoir descendu un petit escalier, éberlués avec nos valises, nous nous retrouvons à la réception où un vieux monsieur très gentil nous fait bon accueil parce que nous sommes Français.

- Mon professeur de géographie était Français. Lui c’était mieux qu’un professeur. C’était un vrai maître ! Je me souviens encore de lui, quand il était content de notre travail…

Le lendemain matin, après avoir fait une promenade furtive sur la plage, nous prenons nos valises et nous postons devant l’hôtel : comment allons-nous reconnaître Ivan et Veronica au milieu de toutes les voitures ? Dans un gros 4 x 4 noir, deux personnes nous sourient et nous font signe : c’est bien eux. Le voyage dans le sud peut commencer.





Vive les louages

12 10 2009

En Tunisie, on peut voyager en taxi partagé ou louage. Les véhicules peuvent recevoir 8 personnes et ne partent jamais à heure fixe : ils attendent que leur voiture se remplisse suffisamment (à 6 ou 7 personnes, on peut partir ; mais si on n’est que 2 et qu’on se sent disposé à payer assez pour compenser le nombre de passagers manquants… Le conducteur ne va pas se plaindre).

Un louage peut se remplir en quelques minutes. Ou pas. Dans la gare des louages, un grand parking carré, les conducteurs répètent le nom de leur destination, très vite, assez fort, en ouvrant à peine la bouche. Leurs voix se mélangent sans se couvrir. La sonorité m’est familière.

- SousseSousseSousseSousseSousse ! Lance notre conducteur, nerveux, une cigarette à la main.

Je sais pourquoi j’ai l’impression d’avoir déjà entendu tout cela : sur les marchés du dix-huitième, les vendeurs à l’étalage font l’article de leurs marchandises de la même manière. Eux aussi viennent du Maghreb.

Pour aller de Jendouba à Sousse, nous avons attendu deux heures ; une heure dans le louage, une pause où nous prévenons le conducteur que nous allons déjeuner et que nous revenons, une discussion sur les options alternatives qui s’offrent à nous en les frites et la salade tunisienne (tomates, oignons, concombres en petits dés), une demie-heure d’attente entre une femme en robe colorée, un type qui a un coup de coeur pour Rodrigo et lui donne un petit livre de prières en arabe avec son adresse e-mail, des hommes en chapeau de paille.

Enfin, le louage est rempli, nous partons. Vu la durée du trajet, le conducteur ne peut faire qu’un aller et retour par jour ; mais vu le prix, il travaille beaucoup par rapport à ce qu’il gagne.

La conduite du louage illustre des idées novatrices et intéressantes en matière de sécurité routière : les limitations de vitesse sont une vue de l’esprit, doubler un autre véhicule, ça peut se faire en franchissant la ligne, mais aussi en haut d’une côte, et aussi quand une autre voiture arrive en face. Malgré cette conduite risquée, nous arrivons sains et saufs à Sousse. Là, le chauffeur propose de nous emmener à Monastir pour une somme très modique : un autre de ses passagers doit y aller. Nous acceptons, évidemment, et nous retrouvons à notre destination à la tombée de la nuit. C’est notre premier contact, depuis une semaine, avec la Tunisie des touristes.





La Royale

5 10 2009

Six heures du matin : réveil. Nous allons visiter l’un des plus grands sites archéologiques de la Tunisie : l’ancienne ville de Bulla Regia, au nord-ouest du pays.

Le taxi qui nous emmène est sympathique, volubile ; il a une bonne cinquantaine d’années, voire la soixantaine et un petit garçon de huit ans est assis à côté de lui. Nous le complimentons sur le petit, qui nous adresse quelques mots en français ; il s’agit de son fils, et visiblement, c’est la prunelle de ses yeux.

La ville de Bulla Regia a été construite selon le modèle de villa romaine et selon l’architecture troglodyte des berbères, ou une adaptation intelligente à l’environnement : les maisons ont deux étages, l’un en surface et l’autre sous terre, plus frais, utilisé pendant les mois d’été. Un puits central de lumière et d’air est aménagé et la lumière est ainsi distribuée dans toutes les pièces (dont les plafonds ne vont pas jusqu’en haut). Les mosaïques romaines restent en excellent état ; il est d’ailleurs étonnant, dans cette Tunisie si pudique, de voir ces mosaïques et ces statuettes débridées exposées au regard des touristes, au Bardo, au musée d’El Jem et ailleurs.

Nous arrivons juste avant l’ouverture, et restons là à admirer le nid d’oiseaux perché au-dessus d’une poutre, et les quelques gouttes de pluie qui tombent. Le site ouvre à 9 heures. A 9h05, un homme arrive, ouvre le bureau, ferme la porte. A 9h20, nous achetons nos billets.

A peine entrés sur le site, une guide nous propose ses services : pendant une heure, elle nous explique l’histoire de la ville, l’origine africaine du nom Bulla et le qualificatif plus tardif de Regia, la royale, donné par les Romains.

Le Guide du Routard propose une anecdote charmante sur le site « Il est vrai qu’on ne devait pas s’y embêter. N’a-t-on pas découvert, dans le temple d’Apollon, un squelette de femme portant un panneau gravé ainsi : adultère, courtisane, punis-moi, je me suis enfuie de Bulla Regia ? » Ah ça, on a le sens de l’humour, au Guide du Routard. L’histoire de cette pauvre femme m’a hanté plusieurs jours.

Je ne demande pas à la guide si l’anecdote est vraie ; elle nous pilote dans le site, ajustant son voile semi-opaque d’un geste élégant, nous fait franchir un petit ruisseau frais et bordé de végétation, et nous explique que la ville a disparu suite à un tremblement de terre. Rodrigo s’étonne : les tremblements de terre sont donc fréquents en Tunisie ? L’architecture locale ne prévoit absolument pas cette éventualité. Apparemment, les tremblements de terre sont réguliers, mais très espacés : tous les deux cents ans environ. L’architecture troglodyte des berbères serait épargnée, puisque pour détruire une maison berbère creusée à flanc de montagne… Il faudrait détruire la montagne.

Après que la guide ait passé une heure avec nous, nous nous promenons encore dans le site, qui est immense ; cependant, environ 90 pourcent restent encore à déterrer. Les fouilles sont interrompues, faute de crédit.

Quand nous cherchons un moyen de rentrer, nous tombons sur un car de touristes italiens. Nous demandons au chauffeur – qui ne parle pas français, mais italien – s’il peut nous ramener avec eux : il aimerait bien, mais ils vont à Tabarka, et nous devons aller à Sousse, soit à l’autre bout du pays. Finalement, nous trouvons un taxi, qui nous ramène à Jendouba, notre point de départ. Notre taxi est volubile, amusant, et charge plusieurs personnes sur le chemin, un peu comme un minibus. Nous demandons combien ça coûte : « Oh, mille dinars ! On va s’en occuper plus tard. » Nous payons le même prix que les autres, soit quatre dinars. Quand nous arrivons aux louages, et que nous trouvons la voiture qui part à Sousse, nous demandons le prix au conducteur : « Cent vingt dinars ? » Il le fait passer comme une blague, mais il aura tenté le coup ; et vu ce qu’il doit gagner, je ne l’en blâme pas. Suit une longue attente de deux heures pour que le louage se remplisse ; et nous faisons un long voyage de cinq heures de route vers Sousse, traversant le pays en largeur.





Premier contact avec la police tunisienne

25 09 2009

Une fois installés à Aïn Draham, nous nous mettons en route vers son attraction principale : la forêt de chênes-lièges sur la colline, toute proche de la frontière algérienne. Emilie nous avait suggéré de nous déclarer au poste de police.
- L’Algérie est quand même en guerre civile depuis quinze ans. Pourtant, le pays est très riche. A la table de Jugurtha, qui est aussi proche de l’Algérie, on doit se déclarer au poste quand on y va et quand on en revient. Et vous savez, les contacts que j’ai eu avec les policiers ont toujours été très bons. Ils sont très aimables !
Eh oui, ce n’est pas un mythe, les Tunisiens sont aimables. Certains s’occupent d’être désagréables avec les femmes seules, surtout les Occidentales, forcément suspectées de se chercher un gigolo ; mais en règle générale, l’hospitalité et la gentillesse sont de rigueur, conformément à la sourate du Coran qui prêche la générosité (ou l’aumône envers les pauvres, selon l’interprétation ; chez les Tunisiens, cette attention aux autres est prise au sens le plus général possible).
Pleins d’énergie et de bonne humeur, en cette fin de matinée dans l’un des plus beaux endroits du pays, nous prenons donc un sandwich chaud avec des merguez et décidons de nous déclarer au commissariat tout proche. Nous expliquons notre cas au policier de garde qui nous écoute poliment sans avoir l’air de comprendre ce que nous voulons, au juste. Il s’excuse et va parler avec son supérieur. Puis il revient et nous annonce que le chef veut nous voir.
Intimidés, nous rentrons dans un bureau climatisé. Le chef porte un uniforme parfaitement repassé. Nous avons conscience de nos vêtements froissés, de nos chaussures de marche qui ont déjà bien vécu, de nos sandwichs qui commencent à dégager leur odeur dans le bureau impeccable.
- Donc vous êtes des touristes ? De quelle nationalité ?
- Français.
- Vous parlez l’arabe ?
- Non, juste le français.
- Et l’anglais, et l’italien, et l’espagnol.
Cette dernière phrase ajoutée pour éviter de passer pour des chauvins qui ne parlent que leur propre langue.
- Et vous venez faire quoi ?
- Nous promener dans la forêt.

Le chef se tourne vers moi. Je suis intimidée.

- Et lui, c’est qui ? C’est ton mari, ton collègue ?

Nous nous regardons rapidement. Ah, nous faisons moins les malins, nous qui sortons ensemble depuis quelques mois et qui partons en vacances ensemble pour voir comment ça va coller, nous qui défendons l’union libre une fois que nous avons un verre dans le nez.

- On est ensemble.

Nous avons parlé en même temps. Le chef comprend. Il ne dit rien, mais il comprend. Il n’approuve pas forcément. Il y a, pendant quelques secondes, un silence inconfortable.

- Bon.

Il ouvre grand les bras, avec un sourire.

- Eh bien allez-y !

Nous bredouillons « Vous êtes sûr, ah bon, merci beaucoup, c’est bon alors, bonne après-midi monsieur », et nous partons.

Sur la route, nous croisons une voiture : à l’intérieur, Patrick l’ornithologue, de retour de la forêt avec sa famille souriante et Yaya, qui a la réputation d’être un des meilleurs guides de la région. Ce dernier, en treillis militaire, nous rappelle en rigolant que la frontière algérienne n’est pas loin. Nous faisons notre promenade jusqu’en haut de la colline, espérant trouver, conformément aux indications, une fontaine à laquelle nous n’arrivons jamais. En haut, la vue est splendide sur le village et sur des champs ; tout est calme, seul un joggeur passe. Pas d’attentat terroriste, pas d’incident de frontière aujourd’hui. Il n’est d’ailleurs pas sûr qu’il y en ait jamais eu, ici.