A l’hôtel de monsieur Houcine

L’hôtel est situé dans une rue très fréquentée, parsemée d’étals où l’on vend, le soir, des chaussons chauds. Il y a beaucoup de détritus par terre et aucune poubelle en vue.

A la réception, un moustachu en marcel prénommé Houcine nous reproche pour rire notre retard d’une heure et nous amène à notre chambre juste à côté de la terrasse – et de sa chambre à lui.

L’installation est très sommaire, mais le confort est amplement suffisant : lit et matelas… corrects, douche, toilettes et climatiseur. Le lendemain matin, Houcine m’interpelle :

– Alors, elle vous plaît la chambre ? C’est celle que je réserve aux Français. Un jour une femme est venue, une écrivain, et elle est restée là. Quarante-cinq jours elle est restée ! Elle m’a dit en partant, je vais vous mettre dans le livre, elle écrivait pour le Guide du Routard. Depuis, cette chambre, je la donne toujours aux touristes français, ils sont toujours contents.

Nous avions prévu de visiter le musée du Bardo, qui contient une grande partie du patrimoine historique tunisien, et d’y aller à pied : il ne s’agit que d’une petite marche en longeant la médina, deux kilomètres à peine. Facile.

Quand nous sortons, vers dix heures, la chaleur est déjà forte. Nous longeons des boutiques de tissus (polyester, vinyle, synthétique pailleté, satin) et des ateliers de cordonniers et de tanneurs, à en juger par l’odeur forte qui se dégage parfois. Suspendue au mur d’une droguerie, nous remarquons une espèce d’outre avec des petites pattes, et nous interrogeons sur son usage. Un garçon passe et s’abreuve à une fontaine – nous prenons note du fait qu’il y a des points d’eau ; mais pour l’instant, nous avons assez à faire avec nos deux bouteilles contenant de l’eau du robinet et un comprimé de chloramide désinfectant. Nous passons, sans nous arrêter, devant plusieurs pâtisseries.

Une heure et demie plus tard, nous sortons de la médina, le Bardo est encore loin et nous sommes fatigués, en sueur. Il fait très chaud. Nous faisons une pause à côté d’une gare de louage : des taxis partagés desservant des destinations plus ou moins lointaines, mini-vans reconnaissables à leur large bande horizontale colorée. Nous repérons une station de tram (qui s’appelle en réalité métro léger) toute proche et décidons que la petite marche à pied de la journée s’arrêtera là.

Au guichet, l’employé est très serviable et nous souhaite la bienvenue : ce sera notre premier vrai contact avec la fameuse gentillesse des Tunisiens, une réputation généralement méritée.

En sortant du métro léger, à la station du Bardo, nous tentons d’entrer dans le premier bâtiment imposant que nous trouvons, avant de nous faire refouler par des militaires armés : en effet, nous avons confondu le musée avec le Parlement. Mais, en Tunisie, même le militaire armé est serviable et souriant. Du moins avec les touristes étrangers un peu perdus.

Au musée, nous achetons un droit de photo et tentons de nous y retrouver parmi les mosaïques romaines,
Mosaïque au Bardo
les statues et les plafonds ornés à l’orientale
Plafond décoré de motifs géométriques
puis, face à un groupe d’Italiens venus admirer les vestiges de leurs ancêtres, menés par un guide particulièrement énergique, nous nous rendons à l’évidence : nous avons faim. Nous manquons de sucre et nous sommes en train de nous affaiblir. Après une rapide négociation, nous sortons donc manger un sandwich réparateur dans le même restaurant que deux employés du musée en blouse blanche. L’eau minérale fraîche nous fait du bien : il fait vraiment chaud.

De retour au Bardo, nous tentons de trouver la salle des arts populaires et repassons deux fois devant les mêmes mosaïques marines au sol, le même visage effacé par le temps et redessiné approximativement par l’équipe de restauration ; trois fois devant le même plan qui semble concerner le musée mais ne concerne que l’étage en cours, et finissons par aboutir devant un pan de mur vide.

– D’après le plan, la salle des arts populaires est ici.
– Bon.

Bon, tant pis pour les arts populaires... (Masque souriant de l'antiquité romaine)

Nous décidons que nous avons suffisamment exploré les trésors culturels du musée et sortons préparer le reste du voyage. En quelques minutes, trois palabres et beaucoup de feuilletage, nous optons pour un itinéraire jour par jour nous emmenant tout d’abord dans le nord-ouest du pays, zone injustement délaissée par les touristes, selon notre guide de voyage. Ensuite, nous nous remettons de la crème solaire et nous nous disons qu’il fait chaud.

Plan détaillé en main, nous allons à l’office de tourisme pour demander aux employés ce qu’ils en pensent. Nous tombons sur une femme très aimable, confortablement assise dans son bureau climatisé.

– Vivement le soir. Je ne sais pas comment vous avez fait pour supporter la chaleur ! Nous annonce-t-elle.

Si même les habitants le disent, je crois qu’on peut l’admettre : aujourd’hui, il fait chaud.

– Mais vous n’allez pas dans les zones touristiques ! Vous n’avez pas voulu prendre un voyage organisé ? S’exclame la dame une fois que nous lui avons tout dit.

– Vous savez, on est jeunes, on a envie de découvrir le pays.

– Ah bon. D’accord.

– Et, euh, le parc national de l’Ichkeul, et Ain Draham, on peut y aller ? Sans voiture ? En transports publics ?

– Je ne sais pas.

Nous la remercions, et en sortant, convenons d’un plan d’action : on va voir sur le moment comment ça se passe.

Prochain étape : Bizerte, sur la côte.

Voyage en Tunisie : le départ, Mathusalem et Latifa

Aéroport Charles de Gaulle, terminal 3 (charters et vols low-cost) : des affiches d’information sur la grippe A. Des gens s’amassent devant le comptoir de notre opérateur.

Je me pose derrière une famille et me rend compte qu’ils sont juste là comme ça.

– C’est pas là, la queue, madame, me dit une femme africaine d’âge mûr, en boubou, l’air résigné. C’est loin, loin là-bas, jusqu’à Mathusalem.

 

En effet, la queue s’étend sur le côté, jusqu’à la porte vitrée. Derrière moi, une jeune occidentale en tchador et robe longue marron s’inquiète auprès de sa mère, blonde décolorée, de savoir si Khadija la reconnaîtra. Pendant ce temps, je m’inquiète car Rodrigo n’arrive pas et je ne sais pas si je pourrai retirer nos deux billets sans présenter nos deux passeports.

 

Finalement, la file avance rapidement et au comptoir, un moustachu en pleine conversation téléphonique parcourt rapidement, du pouce, un tas de billets électroniques avant de m’en tendre deux.

 

Tout va bien. L’hôtel pour cette nuit est réservé, après – après on verra. Au premier hôtel contacté, le réceptionniste avait tenté de m’arnaquer : après m’avoir assuré le vendredi qu’il y avait des chambres doubles et m’avoir demandé de confirmer le lundi matin, il m’avait fait un numéro lors de l’appel de confirmation, prétendant qu’il n’y aurait plus de places, « ou alors des chambres à trois lits » (donc plus chères). Evidemment, j’avais tout de suite cherché un autre hôtel, au risque de m’entendre dire la même chose à l’arrivée. Je m’attends à un bon nombre d’arnaques du même genre.

 

Rodrigo arrive et nous passons à l’enregistrement. Là, nous tombons sur une femme mûre qui nous demande à être enregistrée avec nous, parce que son bagage est trop lourd pour les spécifications de la compagnie aérienne, et que les nôtres ont l’air léger. Elle se retrouve à côté de nous dans l’avion, et entreprend de raconter sa vie dès que je lui offre le magazine gratuit.

 

– Merci ma fille, mais je vais juste regarder les images, je ne sais pas lire le français.

 

Elle s’appelle Latifa, elle est femme de ménage et dit que son père l’a mise au travail à neuf ans, que sa mère est aveugle et que sa soeur ne s’est jamais mariée pour s’occuper d’elle, qu’elle a travaillé trente-quatre ans pour la même famille. Elle me montre un carnet d’adresses, contenant des noms et des numéros notés par différentes mains. Elle bavarde brièvement en arabe avec son voisin, un homme jeune d’une trentaine d’années accompagné par sa femme voilée, et se tourne tout de suite vers moi.

 

– Je lui ai dit que je revenais voir ma famille, il m’a demandé pourquoi j’avais quitté la Tunisie pour venir en France. Il comprend rien !

 

Elle me montre ensuite les bijoux qu’elle s’achète, de l’or, de l’argent au poids, et nous invite dans la maison qu’elle vient d’acheter, à 2km de Tunis, qu’elle prend le temps de construire et de meubler à son goût.

 

A l’atterrissage, une caméra thermique vérifie qu’aucun des passagers n’a la fièvre.

 

Après avoir récupéré nos bagages, nous nous mettons en quête du bus qui nous emmènera au centre ville. Une fois l’arrêt trouvé, nous demandons à deux personnes si c’est bien la bonne direction, attendons vingt minutes – puis Latifa arrive, nous apprend que c’est la mauvaise direction, le bus arrive à ce moment et le chauffeur confirme qu’il ne va pas à Tunis.

 

Nous descendons donc à un autre arrêt et attendons vingt minutes de plus, inutilement. Nous nous décidons finalement à prendre un taxi et retrouvons, dans la queue, Latifa, que sa famille n’est pas venue chercher.


Améliorer son anglais en lisant des histoires

Bien sûr, il y a le projet Gutenberg, bien pratique quand on cherche une citation (ou Google Books), mais il y a aussi ce site :  Fifty-two stories, qui contient des nouvelles d’auteurs anglophones et en bonus, des citations d’écrivains telles que  celle-ci, de Neil Gaiman : « A short story is the ultimate close-up magic trick — a couple of thousand words to take you around the universe or break your heart. » (« La nouvelle est le plus perfectionné des tours de prestidigitation : quelques milliers de mots vous feront parcourir l’univers ou vous briseront le coeur »).

De l’action, de l’aventure, un petit chien : recette d’un best-seller

Un des plus grands succès de librairie du 19ème siècle en Occident s’est écoulé à un million d’exemplaires pirates aux Etats-Unis, mais a également réussi à enrichir son auteur et à inspirer cette réflexion ironique à son éditeur : « J’ai du mal à imaginer ce qu’il advient de tous les exemplaires que je fais imprimer. Je me dis souvent que les gens les mangent. »

Ce livre, à sa sortie, a été qualifié de danger pour les lettres britanniques et de signe manifeste de la décadence de l’éducation. Les critiques l’ont déclaré vulgaire, inégal, mal écrit. A se demander s’il ne faut pas regarder d’un autre oeil Musso et Marc Lévy (quoique).

Aujourd’hui encore, il se vend très bien et a inspiré plusieurs adaptations cinématographiques ainsi qu’une variation romanesque.

Et il raconte… l’histoire de trois amis, plus leur chien (un fox-terrier roublard), qui décident de partir en vacances sur la Tamise. Ils sont jeunes, ils sont célibataires, et ils sont gaffeurs : Trois hommes dans un bateau (sans parler du chien), de Jerome K. Jerome.

Ce qui est étonnant, c’est la modernité du livre. On a l’impression de connaître ou de reconnaître les personnages, avec tous leurs travers (paresse, mesquinerie, entêtement) : ces jeunes londoniens du 19ème ressemblent à s’y méprendre à l’archétype du mâle moyen du 21ème avec ses amis, sympathique mais parfois un peu bête. Le récit de l’auteur va jusqu’à évoquer la série How I Met Your Mother, avec son héros sentimental, son rythme enlevé et ses situations de la vie quotidienne grossies jusqu’à une extravagance hilarante.

Les critiques d’origine ont détesté les envolées philosophiques et poétiques du roman ; pourtant, même si l’on admet que l’auteur les a écrites au premier degré, elles se concluent toujours sur une rupture très réaliste, soit un effet comique garanti qui montre bien que ce dernier ne se prenait pas trop au sérieux.

L’auteur lui-même n’était pas spécialement joyeux : de caractère mélancolique, ayant vécu une enfance pauvre auprès d’un père prédicateur laïc, il se sera de plus infligé une pratique du métier de comédien avant de se tourner vers le journalisme et l’écriture. S’il a écrit quelques oeuvres comiques, il aura rédigé davantage d’ouvrages graves, dont le roman au titre éloquent Tous les chemins mènent au calvaire.

A l’origine, Trois hommes dans un bateau était censé être un guide de voyage tout à fait sérieux sur la Tamise. Ecrit au retour de son voyage de noces en bateau sur ce même fleuve, il met en scène trois personnes réelles, soit lui-même et deux de ses amis, et un personnage imaginaire mais loin d’être secondaire : le chien.

Trois hommes dans un bateau est devenu l’une de ces oeuvres qui, grâce à leur succès, deviennent petit à petit des classiques, c’est-à-dire qu’ils s’inscrivent dans la culture d’un pays et se taillent une place dans l’imaginaire d’un nombre incalculable de gens. Et les circonstances de son écriture ? D’une simplicité déconcertante :

« J’en suis venu à penser – allez savoir pourquoi – que je pouvais être fier de mon ouvrage. Pourtant, je me rappelle à peine l’avoir écrit. J’ai seulement le souvenir d’un jeune homme qui baignait alors dans un contentement de soi aussi béat qu’inexplicable. C’était l’été, et Londres est si belle en été ! Par la fenêtre de sa chambre de bonne, ce jeune homme voyait la cité voilée d’une brume dorée. La nuit, les lumières scintillaient à ses pieds, et c’était comme s’il se fut tenu penché sur le trésor d’Aladin. Cette saison-là, je ne quittai pas ma table à écrire ; il me semblait d’ailleurs que ce fût la seule chose à faire. » (ici)

Difficile féminité (on ne naît pas femme, on le devient)

Deux instantanés d’un samedi soir ordinaire à Paris :

De longues jambes fines, des espadrilles compensées, lacées sur les chevilles. L’homme est assis sur le quai d’en face, métro Saint-Lazare. Il agite ses pieds chaussés de toile et parle tout seul, ravi de s’écouter.
A côté de lui, une femme biologique, le regard morne, fait de son mieux pour l’ignorer.
L’homme a un pantalon et un pull banals. Ses chaussures sont le seul détail féminin de sa tenue – avec sa manie de se passer la main dans les cheveux.
Il ne le fait pas bien. Je l’observe de mon wagon et je constate qu’il ne le fait pas bien. Il tend trop les doigts, la pulpe légèrement tournée vers l’extérieur, et se contente d’effleurer ses cheveux courts et gras, amoureux de son propre geste. Il ne fait pas du tout comme une fille. Les filles qui se touchent les cheveux les empoignent, caressent en profondeur leur chevelure généralement propre – d’où le caractère agréable du contact – et font passer le simple recoiffage pour un prétexte.
Soudain, alors que le train part, l’homme plie la main et la passe dans ses cheveux.
Il a réussi son geste : il s’est touché les cheveux pour de vrai.
Comme une fille.

* * *

Samedi soir, sur le tapis roulant du métro Châtelet, une femme en noir bouscule les passants. Elle a des gestes brusques et dégingandés. Elle me pousse contre la rampe sans un mot d’excuse.
« C’est une parisienne ? » commente mon ami avec ironie.
«  Moui » dis-je en me remettant d’aplomb. Je vois que nul n’ignore l’égoïsme et la nervosité qui font le rayonnement de notre ville et de la France partout dans le monde. La femme poursuit sa route, avançant dans un sens et balançant ses bras dans l’autre. Les gens s’écartent sur son passage.
Elle est ivre ? Non. Elle a un air trop grave et trop concentré.
Nous baissons la tête et comprenons tout.
Elle porte une paire de talons aiguilles. Des bottines noires vernies, à la semelle légèrement compensée, avec un talon qui lui permettrait aisément de massacrer tout agresseur potentiel à trois heures du matin. Les talons sont usés de manière inégale : son équilibre est encore plus compromis.
C’est difficile, de jouer sa femme-femme.

Graffiti en ligne

J’ai récemment traduit (bénévolement) une conférence des TED Talks donnée par Mena Trott, la fondatrice de Movable Type (les blogs Typepad) sur les blogs (ici, version française relue disponible dans quelques jours).
Elle y explique que même si les blogs ne sont pas du grand art, ils servent à garder une trace des événements petits et grands de la vie de leurs auteurs, à les sauver de l’oubli. Des sortes de graffiti en ligne, en somme, et en beaucoup plus élaboré (cf les « Machin et Truc étaient là le 30 juin 2005 » et autres qu’on retrouve à proximité des bâtiments historiques).
Non, les blogs ne sont pas du grand art, mais certains artistes ont aussi eu le projet de vouloir garder une trace du passé, de préserver des êtres et des événements de l’oubli.
Par exemple, Marcel Proust, ou David Lynch qui part sur les routes des Etats-Unis pour interroger des gens de rencontre…
La dernière en date s’appelle Traci, elle vient du Texas, et son histoire m’a beaucoup touchée.