Difficile féminité (on ne naît pas femme, on le devient)

Deux instantanés d’un samedi soir ordinaire à Paris :

De longues jambes fines, des espadrilles compensées, lacées sur les chevilles. L’homme est assis sur le quai d’en face, métro Saint-Lazare. Il agite ses pieds chaussés de toile et parle tout seul, ravi de s’écouter.
A côté de lui, une femme biologique, le regard morne, fait de son mieux pour l’ignorer.
L’homme a un pantalon et un pull banals. Ses chaussures sont le seul détail féminin de sa tenue – avec sa manie de se passer la main dans les cheveux.
Il ne le fait pas bien. Je l’observe de mon wagon et je constate qu’il ne le fait pas bien. Il tend trop les doigts, la pulpe légèrement tournée vers l’extérieur, et se contente d’effleurer ses cheveux courts et gras, amoureux de son propre geste. Il ne fait pas du tout comme une fille. Les filles qui se touchent les cheveux les empoignent, caressent en profondeur leur chevelure généralement propre – d’où le caractère agréable du contact – et font passer le simple recoiffage pour un prétexte.
Soudain, alors que le train part, l’homme plie la main et la passe dans ses cheveux.
Il a réussi son geste : il s’est touché les cheveux pour de vrai.
Comme une fille.

* * *

Samedi soir, sur le tapis roulant du métro Châtelet, une femme en noir bouscule les passants. Elle a des gestes brusques et dégingandés. Elle me pousse contre la rampe sans un mot d’excuse.
« C’est une parisienne ? » commente mon ami avec ironie.
«  Moui » dis-je en me remettant d’aplomb. Je vois que nul n’ignore l’égoïsme et la nervosité qui font le rayonnement de notre ville et de la France partout dans le monde. La femme poursuit sa route, avançant dans un sens et balançant ses bras dans l’autre. Les gens s’écartent sur son passage.
Elle est ivre ? Non. Elle a un air trop grave et trop concentré.
Nous baissons la tête et comprenons tout.
Elle porte une paire de talons aiguilles. Des bottines noires vernies, à la semelle légèrement compensée, avec un talon qui lui permettrait aisément de massacrer tout agresseur potentiel à trois heures du matin. Les talons sont usés de manière inégale : son équilibre est encore plus compromis.
C’est difficile, de jouer sa femme-femme.

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