Premier contact avec la police tunisienne

Une fois installés à Aïn Draham, nous nous mettons en route vers son attraction principale : la forêt de chênes-lièges sur la colline, toute proche de la frontière algérienne. Emilie nous avait suggéré de nous déclarer au poste de police.
– L’Algérie est quand même en guerre civile depuis quinze ans. Pourtant, le pays est très riche. A la table de Jugurtha, qui est aussi proche de l’Algérie, on doit se déclarer au poste quand on y va et quand on en revient. Et vous savez, les contacts que j’ai eu avec les policiers ont toujours été très bons. Ils sont très aimables !
Eh oui, ce n’est pas un mythe, les Tunisiens sont aimables. Certains s’occupent d’être désagréables avec les femmes seules, surtout les Occidentales, forcément suspectées de se chercher un gigolo ; mais en règle générale, l’hospitalité et la gentillesse sont de rigueur, conformément à la sourate du Coran qui prêche la générosité (ou l’aumône envers les pauvres, selon l’interprétation ; chez les Tunisiens, cette attention aux autres est prise au sens le plus général possible).
Pleins d’énergie et de bonne humeur, en cette fin de matinée dans l’un des plus beaux endroits du pays, nous prenons donc un sandwich chaud avec des merguez et décidons de nous déclarer au commissariat tout proche. Nous expliquons notre cas au policier de garde qui nous écoute poliment sans avoir l’air de comprendre ce que nous voulons, au juste. Il s’excuse et va parler avec son supérieur. Puis il revient et nous annonce que le chef veut nous voir.
Intimidés, nous rentrons dans un bureau climatisé. Le chef porte un uniforme parfaitement repassé. Nous avons conscience de nos vêtements froissés, de nos chaussures de marche qui ont déjà bien vécu, de nos sandwichs qui commencent à dégager leur odeur dans le bureau impeccable.
– Donc vous êtes des touristes ? De quelle nationalité ?
– Français.
– Vous parlez l’arabe ?
– Non, juste le français.
– Et l’anglais, et l’italien, et l’espagnol.
Cette dernière phrase ajoutée pour éviter de passer pour des chauvins qui ne parlent que leur propre langue.
– Et vous venez faire quoi ?
– Nous promener dans la forêt.

Le chef se tourne vers moi. Je suis intimidée.

– Et lui, c’est qui ? C’est ton mari, ton collègue ?

Nous nous regardons rapidement. Ah, nous faisons moins les malins, nous qui sortons ensemble depuis quelques mois et qui partons en vacances ensemble pour voir comment ça va coller, nous qui défendons l’union libre une fois que nous avons un verre dans le nez.

– On est ensemble.

Nous avons parlé en même temps. Le chef comprend. Il ne dit rien, mais il comprend. Il n’approuve pas forcément. Il y a, pendant quelques secondes, un silence inconfortable.

– Bon.

Il ouvre grand les bras, avec un sourire.

– Eh bien allez-y !

Nous bredouillons « Vous êtes sûr, ah bon, merci beaucoup, c’est bon alors, bonne après-midi monsieur », et nous partons.

Sur la route, nous croisons une voiture : à l’intérieur, Patrick l’ornithologue, de retour de la forêt avec sa famille souriante et Yaya, qui a la réputation d’être un des meilleurs guides de la région. Ce dernier, en treillis militaire, nous rappelle en rigolant que la frontière algérienne n’est pas loin. Nous faisons notre promenade jusqu’en haut de la colline, espérant trouver, conformément aux indications, une fontaine à laquelle nous n’arrivons jamais. En haut, la vue est splendide sur le village et sur des champs ; tout est calme, seul un joggeur passe. Pas d’attentat terroriste, pas d’incident de frontière aujourd’hui. Il n’est d’ailleurs pas sûr qu’il y en ait jamais eu, ici.

Arrivée en Kroumirie

C’est une insulte du capitaine Haddock : kroumir. C’est une tribu qui s’est révoltée contre l’invasion française en 1881. C’est la façon dont mon père se désigne parfois : Kroumir. « Un vieux Kroumir comme moi… » C’est donc avec curiosité que je fais route vers la Kroumirie. Curiosité et une pointe d’ensommeillement, puisque nous avons pris le bus à six heures du matin, pour ne pas changer les bonnes habitudes.

Au passage, nous remarquons la concurrence entre louages et bus : les conducteurs de louages nous avaient assuré la veille que si, si, un louage allait passer, qu’il ne fallait pas prendre le bus :

– A quelle heure, le louage ?

– Neuf heures et demie.

Finalement, c’est le réceptionniste de l’hôtel qui nous a indiqué en français qu’un bus partait très tôt.

Résultat, nous voilà, avec une trentaine de personnes, des familles, des paysannes en chapeau, à mi-parcours à huit heures du matin. Nous ne savions pas exactement où était la station de bus, donc nous avons demandé notre chemin… à la station de louage, où personne ne parlait assez bien français. Seul un conducteur parlait italien et nous a expliqué que la station était à « 30 mètres ». 500 mètres plus tard, nous la trouvions. Je n’aurai jamais imaginé utiliser l’italien en Tunisie.

Pause à Tabarka, achat de biscuits au supermarché, changement de bus. Le climat se rafraîchit, le paysage devient plus vert. Nous traversons des forêts de pins. J’ai hâte d’arriver et de découvrir l’hôtel : hier, en réservant, j’ai fait ma première négociation des prix.

– Et c’est combien la chambre double, madame ?

– Cinquan… Soixante-cinq dinars.

– Ah c’est un peu cher, madame. C’est plus cher que les autres hôtels. Vraiment, quarante-cinq, ce serait bien.

– Cinquante-cinq, sans la télécommande pour la télévision.

– D’accord.

Nous arrivons dans la ville à flanc de montagne, trouvons sans difficulté l’hôtel. Une fois que nous avons rempli nos fiches, la réceptionniste nous tend une télécommande.

Où l’on parle de la brise du Kef

Port de Bizerte

Port de Bizerte

Dans mon rêve, des visages défilent, Emilie me parle. Elle se met à articuler « Allah Akbar », le répète, et d’un coup un haut-parleur me le hurle dans l’oreille : « Allah Akbar ! » Je me réveille, il est environ 22h, c’est l’heure de la dernière prière. Le premier muezzin a lancé l’appel et tous les autres le relaient. La première prière du lendemain sera décidée à l’aube, soit vers 5h du matin, et la suivante viendra vers 13h ; son heure sera déterminée à l’aide d’un cadran solaire. Les horaires des trains eux-mêmes se calent sur ce fonctionnement : le premier part juste après la première prière et le deuxième de la journée, juste après la deuxième. Voilà pourquoi, si l’on veut prendre un train le matin en Tunisie, il faut être prêt à se lever très tôt.

Le lendemain, nous nous rendons compte que nous sommes encore fatigués.
– On peut se faire une journée cool, non ?
– Ben c’est bien d’en profiter un maximum, on n’est pas en vacances tous les jours.

– En même temps, c’est vrai que comme c’est des vacances, on peut se reposer, en fait.

Après avoir somnolé dans notre chambre une partie de la journée, nous décidons de nous secouer et d’aller somnoler à la plage. Justement, on nous a recommandé celle de La Grotte, à quelques kilomètres. Nous prenons un taxi et arrivons sur une belle plage méditerranéenne, avec, là encore, des mères qui se baignent en robe et en voile pour surveiller leurs enfants. Il y a bien quelques occidentales, dont l’une est en bikini, mais c’est une jeune maman : on peut donc dire qu’elle a un statut privilégié.

Comme mon grand t-shirt est en train de sécher dans la chambre d’hôtel, je découvre les joies du bain de mer avec un paréo : c’est nul. Le paréo m’étrangle, puis s’entortille autour de mes jambes et de façon générale, ne fait qu’entraver mes mouvements. Des souvenirs de magazine féminin me reviennent : celui qui recommandait à ses lectrices complexées par leur poids de se baigner en paréo (la rédaction devait être une bande de traîtresses), celui qui avait demandé à une de ses journalistes de porter les vêtements de différentes époques et de donner ses impressions, assorties d’un commentaire d’une historienne sur l’époque. Au début des années 20, la mode avait été aux longues jupes étroites. La journaliste avait eu beaucoup de mal à marcher et s’était sentie entravée. L’historienne avait commenté qu’à cette époque, les femmes acquéraient davantage de liberté de mouvement (professionnellement, socialement) et que ce genre de vêtements étaient une tentative de les « ramener à leur place » en les contraignant.

Au moment de rentrer, nous nous trouvons bien dépourvus car il n’y a plus aucun louage ; nous faisons donc du stop et nous retrouvons bien vite pris par deux frères, un opticien et un commerçant. Ils sont ravis d’entendre que nous ne suivons pas le circuit touristique habituel : quand je déroule la liste des endroits où nous comptons aller, en faisant attention à la prononciation, il semble écouter une énumération de noms de pierres précieuses.

– Et ensuite, nous allons à Aïn Draham, puis à Bulla Regia, puis dans le désert, puis au Kef…

– Vous allez au Kef ? Ah, c’est une ville unique. Elle est restée très longtemps fermée, et c’est une ville multireligieuse ! Il y a une synagogue là-bas, et une église, les gens du Kef sont très fiers de leur tolérance. Et puis il y a la brise du Kef, qui est très douce et très attendue par les habitants après une journée de chaleur. C’est d’ailleurs une image amoureuse, l’aimée est comparée à la brise du Kef, celle qu’on attend et dont l’arrivée est un bonheur nécessaire. Il y a même une chanson qui en parle…

Une fois arrivés en ville, nous nous promenons sur le port. La nuit est tombée et un marché de rue replie doucement ses étalages. Quelques pastèques traînent sur le sol. Les boutiques sont encore ouvertes. Nous nous perdons dans la médina et apercevons plusieurs échoppes où les artisans sont penchés sur leur travail. Une chatte nourrit ses petits. Un enfant rentre regarder la télévision. Dehors, il y a une grande fête foraine ; les adultes restent entre eux et les enfants se regroupent en bande, s’échappent de la fête pendant leur moment de liberté.

C’est notre dernier soir à Bizerte. Demain, bus pour Aïn Draham, la Kroumirie et ses forêts de chêne-liège toutes proches de l’Algérie.

Grimper les échelons

En 1999, une rumeur persistante courait sur un réseau d’écoute par téléphone et par courriel, réagissant à certains mots-clés, comme « terrorisme », « tueur de poulets » ou « et si on posait une bombe sur la Tour Eiffel ? », par exemple. Cela n’avait rien d’officiel et aurait pu être sagement attribué au fantasme de la conspiration universelle, qui fonctionne toujours avec beaucoup d’efficacité. Les gens en rigolaient.

– Une copine parlait avec son mari au téléphone, et la discussion est venue sur ce réseau. Le mari s’est mis à lancer, « sexe, sexe, sexe, crime, pédophile ! Ca y est, j’ai attiré leur attention ! » Ils ont ri ! Elle m’a raconté ça, qu’est-ce qu’on a ri !

C’est une amie qui me disait cela, fin 2000 – début 2001. En bonnes Françaises sceptiques par atavisme, nous avions souri et étions passées à autre chose. C’était avant la parution, dans la presse britannique, d’un article de journal très détaillé sur le réseau Echelon. A l’époque, je vivais en Angleterre avec une colocataire allemande et un propriétaire sinistre. C’est la colocataire allemande qui m’a montré l’article. Je lui ai demandé si elle avait eu vent de la rumeur.

– Oui.

Le propriétaire sinistre, lui, n’était pas disponible pour commenter cette information. Interrogé sur d’autres sujets, il a cependant déclaré que les jeunes fumaient trop de cannabis et qu’il était normal qu’un père lise le journal intime de sa fille ; d’ailleurs, si lui avait trouvé une femme et pu faire des enfants, il aurait fait pareil. Après quoi il s’est retiré dans son salon pour regarder la télévision et boire une bouteille de whisky tout seul. Mais je digresse.

Le réseau Echelon date de la guerre froide et a fait l’objet de plusieurs campagnes de sensibilisation publique. Les rumeurs internationales en étaient probablement l’écho déformé. Mais à une époque où l’information est disponible sous autant de formes et en quantités si vaste, à quelles sources se fier ? Parce que la rumeur, dans ce cas précis, a été avérée, faut-il croire pour autant tout et n’importe quoi, comme les théories sur le 11 septembre (y compris le consternant Zeitgeist dont je ne donnerai même pas le lien), ou les affichettes jaunes collées dans Paris, qui accusent l’hôpital Marmottan de maltraitance et certains avocats de pratiques véreuses ?

Victor/Victoria

Pour aller à la plage de Sidi Ali El-Mekki, nommée d’après le marabout qui y est enterré (loin de la mer, sur une colline), nous prenons notre premier louage. Les louages sont des taxis partagés reconnaissables à leur large bande blanche verticale. Ils peuvent accueillir jusqu’à huit personnes mais peuvent partir à moins pour peu que les passagers se partagent le prix des places inoccupées.

Nous faisons d’abord un arrêt rapide à Ghar-el-Melh où nous repérons un monument célébrant le chiffre 7 – comme à Bizerte, ce qui nous intrigue – et trois forts superbes, fermés, dont l’un affiche des rencontres photographiques internationales. Après une citronnade face au port, nous nous mettons en route vers la fameuse plage. Rien à redire, il s’agit d’une grande plage de sable blanc, l’eau est transparente… Et elle est pleine de Tunisiens. Les femmes s’y baignent voilées et habillées. Les hommes sont en maillot de bain. Les enfants sont aussi en maillot de bain, et courent en toute liberté. Les petites filles n’ont pas l’air de se douter de ce qui les attend – les restrictions qui s’imposent à une jeune fille dans ce pays font l’effet d’un choc brutal après l’insouciance de l’enfance.

Avant de nous baigner, nous allons voir le tombeau du saint, un grand monument surmonté d’un dôme blanc, en haut d’une colline broussailleuse. Le chemin est bien dégagé et à l’entrée, un panneau avertit qu’il est interdit d’entrer en maillot de bain ou en état d’ivresse. Deux hommes sont couchés sur des nattes et répondent paisiblement à l’ « Aslama » d’Emilie. Nous visitons des pièces désertes, contenant les tombes de plusieurs saints musulmans. Le tombeau a été en partie creusé dans une grotte dont les murs ont été peints en blanc. Quelques tapis sur le sol sont là « pour la prière ou pour dormir » comme nous en informent les gardiens du lieu, qui n’ont aucune envie de nous en dire plus. Des bâtonnets d’encens ont été brûlés assez récemment. L’endroit est entièrement silencieux, comme il sied, étrange et garde tout son mystère.

Les fidèles qui viennent « dormir » là sont-ils en quête de visions ? Les gardiens sont-ils eux-même des pèlerins bénévoles ?

Il est temps de sortir. Nous descendons la colline qui évoque celles du sud de la France et de Porquerolles, et nous rejoignons la plage bruyante. Nous nous mettons en tenue de bain : maillot de bain pour l’homme, maillot de bain et t-shirt géant descendant jusqu’à mi-cuisses pour les filles. Découverte : se baigner habillée n’est pas agréable. Emilie, de son côté, est ravie :

– Je n’avais pas profité de la mer jusque-là ! Pour une femme seule, occidentale en plus, ce n’est vraiment pas conseillé de se baigner hors des zones touristiques !

A la fin de l’après-midi, un taxi parlant à peine français nous dépose à Ghar-el-Melh. Là, nous découvrons qu’il n’y a plus de louages. Le mieux serait d’aller prendre un bus pour Bizerte dans un village voisin, mais comment l’atteindre…

Rodrigo demande de l’aide à deux jeunes filles voilées tenant la caisse d’une épicerie. Elles détournent le regard en pouffant de rire.

– Non, non, il n’y a plus rien !

Emilie va acheter de l’eau à une épicerie voisine. Là, nous bavardons avec un des vendeurs, un grand jeune homme à la voix un peu aigüe et voilée, qui a un peu de hanches et de seins sous son t-shirt noir moulant. Il nous appelle immédiatement l’unique taxi du coin (celui que nous venions de quitter) et le convainc de revenir nous déposer à l’arrêt du bus, pour les deux tiers du prix demandé à l’origine. Le taxi accepte s’il monte avec nous « pour lui tenir compagnie ». Au cours du trajet, l’adolescent se raconte un peu. Il a seize ans et fait de la photographie. Il parle très bien français car la précédente épouse de son père était française. Il est de Ghar-el-Melh mais on se demande s’il va y rester.

Arrivés au village, quelques types assis devant la station de louage tentent de nous convaincre que « une voiture va arriver, ce n’est pas encore fini », mais le bus arrive en face et nous rentrons sans encombres à Bizerte. Nous passons devant un café à la terrasse pleine – il n’y a que des hommes, naturellement. La télé est allumée, et tous ces hommes virils et silencieux sont recueillis devant un feuilleton à l’eau de rose.

– Au fait, le jeune homme de tout à l’heure, ce ne serait pas plutôt une jeune fille ?

– Non, ça arrive, des ados qui ont un peu de hanches, un peu de seins.

– Mais si c’était une fille qui profitait encore de sa liberté, et que c’était un caprice qu’on lui passait avant de prendre sa place de femme dans la société ?

C’est vrai qu’on peut se demander si finalement, la meilleure chose à faire quand on est une jeune fille tunisienne, ce n’est pas de se transformer en homme.