Victor/Victoria

Pour aller à la plage de Sidi Ali El-Mekki, nommée d’après le marabout qui y est enterré (loin de la mer, sur une colline), nous prenons notre premier louage. Les louages sont des taxis partagés reconnaissables à leur large bande blanche verticale. Ils peuvent accueillir jusqu’à huit personnes mais peuvent partir à moins pour peu que les passagers se partagent le prix des places inoccupées.

Nous faisons d’abord un arrêt rapide à Ghar-el-Melh où nous repérons un monument célébrant le chiffre 7 – comme à Bizerte, ce qui nous intrigue – et trois forts superbes, fermés, dont l’un affiche des rencontres photographiques internationales. Après une citronnade face au port, nous nous mettons en route vers la fameuse plage. Rien à redire, il s’agit d’une grande plage de sable blanc, l’eau est transparente… Et elle est pleine de Tunisiens. Les femmes s’y baignent voilées et habillées. Les hommes sont en maillot de bain. Les enfants sont aussi en maillot de bain, et courent en toute liberté. Les petites filles n’ont pas l’air de se douter de ce qui les attend – les restrictions qui s’imposent à une jeune fille dans ce pays font l’effet d’un choc brutal après l’insouciance de l’enfance.

Avant de nous baigner, nous allons voir le tombeau du saint, un grand monument surmonté d’un dôme blanc, en haut d’une colline broussailleuse. Le chemin est bien dégagé et à l’entrée, un panneau avertit qu’il est interdit d’entrer en maillot de bain ou en état d’ivresse. Deux hommes sont couchés sur des nattes et répondent paisiblement à l’ « Aslama » d’Emilie. Nous visitons des pièces désertes, contenant les tombes de plusieurs saints musulmans. Le tombeau a été en partie creusé dans une grotte dont les murs ont été peints en blanc. Quelques tapis sur le sol sont là « pour la prière ou pour dormir » comme nous en informent les gardiens du lieu, qui n’ont aucune envie de nous en dire plus. Des bâtonnets d’encens ont été brûlés assez récemment. L’endroit est entièrement silencieux, comme il sied, étrange et garde tout son mystère.

Les fidèles qui viennent « dormir » là sont-ils en quête de visions ? Les gardiens sont-ils eux-même des pèlerins bénévoles ?

Il est temps de sortir. Nous descendons la colline qui évoque celles du sud de la France et de Porquerolles, et nous rejoignons la plage bruyante. Nous nous mettons en tenue de bain : maillot de bain pour l’homme, maillot de bain et t-shirt géant descendant jusqu’à mi-cuisses pour les filles. Découverte : se baigner habillée n’est pas agréable. Emilie, de son côté, est ravie :

– Je n’avais pas profité de la mer jusque-là ! Pour une femme seule, occidentale en plus, ce n’est vraiment pas conseillé de se baigner hors des zones touristiques !

A la fin de l’après-midi, un taxi parlant à peine français nous dépose à Ghar-el-Melh. Là, nous découvrons qu’il n’y a plus de louages. Le mieux serait d’aller prendre un bus pour Bizerte dans un village voisin, mais comment l’atteindre…

Rodrigo demande de l’aide à deux jeunes filles voilées tenant la caisse d’une épicerie. Elles détournent le regard en pouffant de rire.

– Non, non, il n’y a plus rien !

Emilie va acheter de l’eau à une épicerie voisine. Là, nous bavardons avec un des vendeurs, un grand jeune homme à la voix un peu aigüe et voilée, qui a un peu de hanches et de seins sous son t-shirt noir moulant. Il nous appelle immédiatement l’unique taxi du coin (celui que nous venions de quitter) et le convainc de revenir nous déposer à l’arrêt du bus, pour les deux tiers du prix demandé à l’origine. Le taxi accepte s’il monte avec nous « pour lui tenir compagnie ». Au cours du trajet, l’adolescent se raconte un peu. Il a seize ans et fait de la photographie. Il parle très bien français car la précédente épouse de son père était française. Il est de Ghar-el-Melh mais on se demande s’il va y rester.

Arrivés au village, quelques types assis devant la station de louage tentent de nous convaincre que « une voiture va arriver, ce n’est pas encore fini », mais le bus arrive en face et nous rentrons sans encombres à Bizerte. Nous passons devant un café à la terrasse pleine – il n’y a que des hommes, naturellement. La télé est allumée, et tous ces hommes virils et silencieux sont recueillis devant un feuilleton à l’eau de rose.

– Au fait, le jeune homme de tout à l’heure, ce ne serait pas plutôt une jeune fille ?

– Non, ça arrive, des ados qui ont un peu de hanches, un peu de seins.

– Mais si c’était une fille qui profitait encore de sa liberté, et que c’était un caprice qu’on lui passait avant de prendre sa place de femme dans la société ?

C’est vrai qu’on peut se demander si finalement, la meilleure chose à faire quand on est une jeune fille tunisienne, ce n’est pas de se transformer en homme.

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