Entrée dans le désert

En route vers l’oasis Ksar Ghilane, qui sera notre porte d’entrée dans le sud, nous discutons avec le guide. Il s’arrête acheter des pastèques pour les donner à une famille qu’il connaît, qui vit une existence semi-nomade dans le désert, et qui est très pauvre. La générosité, ou l’aumône, est l’un des cinq préceptes de l’Islam, et la plupart des gens que nous aurons rencontrés en Tunisie l’appliquent très sérieusement.

– Ils ont neuf enfants, et ils vivent de pas grand-chose. Mais ils ne veulent pas quitter le désert. Les gens du désert sont comme ça ; un jour le président a fait construire une ville, avec des maisons, une école, un hôpital, mais personne n’est venu y vivre. Ils préfèrent ne rien avoir, et vivre dans le désert. C’est tout ce qu’ils veulent.

Enfin, nous arrivons à Ksar Ghilane ; les guides courent vers nous parce qu’il est tard et qu’il faut partir tout de suite pour être rentrés avant la nuit. Nous nous faisons emmailloter le visage dans des chèches (sauf moi, qui ai prévu des grandes étoles) et nous faisons placer sur des dromadaires.

Le mien, est le plus petit du lot ; il est aussi le plus jeune. C’est un adolescent. Or, l’adolescent, du dromadaire à l’humain en passant probablement par la souris, a son petit caractère. Il est fier et insoumis, et s’il sent la nervosité du cavalier, il devient encore plus nerveux. Manque de chance, je suis nerveuse quand je monte à cheval, ou en l’occurrence à dromadaire. L’animal s’assied pour me laisser monter, je monte, il se lève, j’ai déjà le vertige, je suis nerveuse. Il piaffe et blatère. Les autres s’installent tranquillement sur leurs montures ; un touriste japonais a déjà sorti son appareil photo, Rodrigo a déjà sympathisé avec tout le monde.

Je pense que rien de tout cela n’est grave. Je pense que depuis des milliers d’années, des hommes ont monté des dromadaires ; je pense que les nomades voyagent des heures à dos de dromadaire. Je pense que moi, touriste occidentale peu habituée et un peu tendue, je devrais bien m’en sortir pendant cette randonnée d’une heure avec un guide, tout de même, et qu’au retour je serai une vieille routarde des excursions à dos de dromadaire, que je réclamerai des choses plus difficiles à faire, des voyages à dos d’éléphant, que sais-je. En attendant, j’enroule deux fois les rênes en ficelle bleue autour de mes doigts et je serre le pommeau de toutes mes forces.

Nous partons. Je tente de trouver mon équilibre en épousant les déhanchements de l’animal, puis en les contrebalançant. C’est difficile. D’autant plus que nous grimpons plusieurs dunes. Et dans le désert, des dunes, il y en a. Les dromadaires s’arrêtent souvent pour grignoter quelques rares plantes. Nous sommes tous silencieux, sauf Rodrigo, qui lance des blagues en espagnol sur son aisance à dromadaire, faisant rire les autres ; il se tourne vers moi. « Mais ! Tu as l’air effrayée ! Oooh…. » Il prend une photo. Et moi qui pensais avoir l’air stoïque.

Enfin, nous arrivons en vue de notre destination finale : les ruines d’une forteresse romaine. Le soleil se couche. Des hommes ont vécu ici il y a des milliers d’années, se sont battus contre les nomades. Aujourd’hui, les ruines sont à moitié ensablées et nous y retrouvons d’autres visiteurs, nous passons quelques minutes à bavarder, à prendre des photos avec ou sans chèche, dans le silence. Les dromadaires sont assis, sauf le mien, qui reste debout ; je crois que c’est un bon résumé de sa personnalité, c’est le dromadaire qui prend sa pause debout, le menton relevé, le regard plein de défi, prêt à blatérer à vous en transpercer les tympans si on veut le forcer à aller contre sa volonté.

Très vite, notre guide nous prévient qu’il faut repartir. Je regarde mes mains, écorchées à force d’avoir trop serré les rênes. Je me rends à l’évidence : je n’apprécierai pas le retour en chameau, et comme le guide s’en rendra compte, il ne demandera pas aux chameaux d’aller plus vite, ce qui pourrait amuser les autres cavaliers. Je décide donc de lui dire que je rentre à pied, histoire d’avoir le plaisir de marcher pieds nus dans le sable, en soulignant bien que ça n’a rien à voir avec ma monture mais juste avec moi, au cas où il aurait eu des velléités de punir la bête. Il accepte sans problème. Nos amis décident aussi de faire le trajet à pied, pour l’expérience, et se déchaussent également.

C’est ainsi que nous rentrons à la nuit tombante, marchant dans le sable tiède, admirant le balancement des dromadaires, heureux de nous dégourdir les jambes après des heures de voiture.

– C’est joli, le désert, me dit mon guide pour engager la conversation.
– Oui, c’est très beau.

Sensible à la nuance, il m’apprend un peu d’histoire :

– Ksar, c’est pour indiquer que c’était la demeure d’un clan. Ksar Ghilane, c’était la demeure du clan Ghilane. Il y en a bien d’autres dans le désert.

Le désert s’étend à perte de vue. Le vent souffle et éparpille les dunes. La lune se lève. Nous rentrons.

– Et si nous allions dîner avec Moktar et ses amis ?
– On va peut-être les gêner… Ils ont sûrement des choses à se raconter…

Nous dînons donc dans cet oasis avec restaurant, piscine et tentes climatisées.

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