La sensitive et la sentinelle

Avant-hier, au groupe d’écriture, j’ai lu un texte sur un souvenir d’enfance. C’était notre soirée à thème, nous avons tous partagé des textes plus ou moins fictifs, plus ou moins révélateurs sur notre enfance ; tous les textes étaient un plaisir à entendre.
Le mien était très révélateur, et son écriture avait été un moment intense.
Le texte était un portrait de l’enfant que j’étais à huit ans, et de l’adulte que j’étais devenue, le tout dans un ensemble de retours en arrière et d’ellipses vers l’avenir mêlées à une action bien précise : monter au sommet de la Tour Eiffel.
Pendant les trois heures qu’il m’a fallu pour l’écrire, j’ai d’abord pleuré. Alors, je me suis dit que c’était bon signe, parce que si je touchais quelque chose de profond en moi, j’avais une chance (pas une certitude, une chance) de toucher une corde sensible chez d’autres. Et j’ai continué.
Après avoir pleuré, je me suis ennuyée. J’en avais marre. Mais je me suis dit que c’était de la résistance, un phénomène courant. Nathalie Goldberg, dans son livre sur la créativité Writing Down the Bones, explique qu’un jour, elle a cessé d’écrire parce qu’elle se trouvait dans un état méditatif, joyeux et serein lorsqu’elle s’asseyait à sa table de travail. Elle en a parlé à son maître zen : était-ce le signe d’un progrès en elle ? « Non, tu es juste paresseuse. » lui répondit-il. « Remets-toi au travail. » Et c’est ce qu’elle fit, heureusement pour ses lecteurs. Sa résistance avait pris une forme insidieuse. Donc, face à mon ennui, j’ai quand même continué.
Le soir même, j’ai hésité avant de lire, jusqu’au dernier moment. Mais j’avais déjà imprimé dix exemplaires, j’avais annoncé que j’allais lire, je n’allais pas reculer.
Et j’ai lu.
J’avais peur de pleurer à nouveau, mais cela ne s’est pas produit. J’ai lu dans mon état habituel, repérant une faute de frappe, une faute d’orthographe, essayant de ne pas lire trop vite, faisant attention à l’humeur de mon auditoire : riaient-ils, étaient-ils attentifs ?
Ils ont aimé mon texte. Tout s’est bien passé.
L’état d’écriture est un peu comme l’état du jeu d’acteur : on est dédoublée. Il faut être à la fois complètement vulnérable, comme une plante sensitive qui réagit au moindre effleurement, et décidée, ferme, calme comme une sentinelle aux aguets. Une actrice est envahie par son rôle mais se souvient, en même temps, de ses marques sur le plateau ou sur scène. Un écrivain est plein de ses émotions mais ne se laisse pas submerger. Il y a l’euphorie, le rejet de ce qu’on vient d’écrire, l’envie de passer tout son temps à écrire, le refus d’écrire quoi que ce soit sur les pages de son cahier ou face à son ordinateur…

La remarque la plus amusante sur mon texte était cette annotation d’une jeune femme sur un dialogue, où j’avais transcris les mots que j’avais prononcés, enfant : « Une petite fille ne parlerait jamais comme ça. » C’était la seule remarque sur mon texte. Je veux bien admettre que j’étais une enfant précoce, mais j’ai travaillé avec des enfants de tous âges et de classes sociales différentes, et ils étaient tous intelligents, sensibles, observateurs, rien à voir avec la vision déformée des adultes…

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