L’élue conservatrice, Satan et moi

Grâce à l’infatigable Abie, j’ai regardé tout à l’heure un débat d’Intelligence Squared sur une question à laquelle tout un chacun peut avoir une réponse catégorique, quelle qu’elle soit : le catholicisme est-il une puissance positive ? (« Is catholicism a force for good? », oui c’est en anglais)

Le débat opposait John Onaiyekan, évêque d’Abuja (capitale du Nigéria) et Anne Widdecombe, membre du Parlement du côté des conservateurs – pro-catholiques – au comédien et auteur Stephen Fry et à l’écrivain Christopher Hitchens – anti-catholiques.

Les cinquante minutes du débat valent la peine d’être écoutées, mais pour résumer : les pro ont vanté les mérites du catholicisme pour l’espoir qu’il offre aux gens simples, dont ces derniers ont besoin, contrairement aux intellectuels dans leur tour d’ivoire, ainsi que le soutien financier important apporté aux pays au développement. Les anti ont récapitulé les crimes commis par l’église catholique et les demi-excuses invoquées par cette dernière, sans compter l’attitude malsaine de l’Eglise envers la sexualité et les femmes, ainsi que son avidité et sa volonté d’hégémonie, masquée par un discours d’amour universel.

Après s’être exprimés pendant quelques minutes, les intervenants ont répondu aux questions des spectateurs, dont celle-ci : « Pourquoi une femme peut-elle être membre du Parlement et pas prêtre ? », ce à quoi Anne Widdecombe a répondu sèchement qu’un prêtre était censé représenter le Christ in persona et qu’une femme ne pouvait pas le faire, pas plus qu’un homme ne pouvait représenter la Vierge Marie. Il y a eu quelques rires dans l’audience : oh oui, cela semble stupide, une femme qui fait Jésus…

Mais si on va par là, du pain azyme et de la piquette qui se transforment en chair et en sang d’un type mort il y a plus de deux mille ans, c’est stupide aussi, non ? Le christianisme a recours au symbolisme ; il rappelle, chaque jour lors de la messe, un sacrifice humain qui a eu lieu une fois et n’a pas besoin d’être répété. Refuser qu’une femme incarne Jésus et qu’un homme puisse incarner la Vierge, c’est faire preuve d’incohérence par rapport à la démarche symbolique qui est à sa base.

Le christianisme a donné de l’espoir à des millions de gens : oui, comme d’autres religions. Comme les religions antérieures, d’ailleurs : Christ est à la fois Orphée qui descend aux enfers et en revient (sur la tombe des premiers chrétiens, on gravait la figure d’Orphée car le christianisme était interdit) et Dionysos, déchiqueté par les fidèles qui mangent sa chair et toujours ressuscité (d’ailleurs, si on devait compter le nombre de dieux et de déesses qui sont allés dans le royaume des morts pour en revenir, on se rendrait compte que les enfers sont plus fréquentés que le métro aux heures de pointe). Comme les religions actuelles : le judaïsme offre, à n’en pas douter, beaucoup d’espoir à ses fidèles, puisqu’il leur promet un messie ; l’islam est sans conteste une source de réconfort pour ses croyants, sans parler de toutes les autres religions.

Le problème, et c’est aussi vrai de la plupart des religions, c’est que tout commence par un gentil baratin sur le fait que Dieu est sympa et que tous les humains sont frères et soeurs, pour continuer en disant qu’il n’existe qu’une seule religion, et que ceux qui n’y adhèrent pas sont des imbéciles, au mieux, des ordures vouées à l’enfer, au pire. Le piège des religions, dans une pratique régulière, c’est qu’elles sont une opportunité parfaite pour la paresse intellectuelle et l’esprit de clocher.

Du côté des catholiques, personne ne s’étonne plus quand on parle d’un prêtre pédophile ; on gronde quand Benoît XVI parle du préservatif ; et malgré tout, certaines femmes veulent être prêtres. Être femme et catholique équivaut, semble-t-il, à accepter d’être une inférieure toute sa vie. Quand Ann Widdecombe dit qu’une femme ne peut représenter Jésus ni un homme la Vierge Marie, elle dit qu’aux hommes revient la divinité, puisque Jésus est homme et dieu, et qu’il fait partie de la sainte Trinité, tandis que la Vierge, si elle fait l’objet d’un culte, n’est qu’humaine, donc subalterne par rapport à un dieu.

En parlant avec une étudiante en théologie rencontrée à Leuven, nous avons appris que les femmes pouvaient à présent remplir certaines fonctions de conseil exercées habituellement par les prêtres, sans pouvoir être ordonnées ni bien sûr servir la messe : un bon moyen pour l’Eglise de pallier le manque de prêtres, sans accorder aux femmes un statut égal à celui des hommes.

Je n’ai jamais considéré l’Eglise catholique d’un oeil très amical, à cause de son étroitesse d’esprit, de sa misogynie et de sa xénophobie – pourtant, le week-end dernier, je l’ai passé en compagnie de nombreux catholiques. Il y avait un jeu de rôles fondé sur la hiérarchie catholique : on pouvait aller de l’enfant de choeur (une fille) au pape (un homme), en passant par divers dignitaires, tous masculins. Tout en haut, il y avait Satan, seul capable de vaincre le pape, mais vaincu par tous les autres prêtres.

Il était pas mal, Satan ; il était joliment dessiné, et comme ça, en jugeant sur la tronche, il inspirait plus la confiance que Benoît XVI. Le diable, c’est celui qui divise, celui qui force à l’analyse ; Lucifer, c’est le porteur de lumière, celui qui éclaire les ténèbres. Le pape et le diable, au fond, ce sont deux entités complémentaires, qui ont besoin l’une de l’autre, qui se créent l’une l’autre.

Je rêvassais ainsi en entamant une conversation sur la religion avec un catholique fervent et philosophe – comme quoi, on peut être pratiquant et réfléchir – qui me parlait d’un fait divers au Canada : des Sikhs avaient dû être hébergés dans une église catholique. La question s’était posée : fallait-il enlever la croix ? En fin de compte, elle le fut.

« J’ai approuvé ce geste » dit-il « avant de réfléchir. Et je me suis rendu compte qu’il était mauvais. On enlève trop de symboles. Ce qu’il aurait fallu faire, c’est suspendre d’autres symboles au mur, ce qu’il faut faire au lieu d’effacer des symboles, c’est d’en rehausser davantage. Je suis catholique fervent mais mon meilleur ami est hindou, nous avons grandi ensemble et je connais bien les symboles de sa religion. Ce à quoi je crois, c’est à une société oecuménique, où toutes les religions pourraient cohabiter. »

Effectivement. Les symboles nourrissent l’imaginaire, pour le meilleur et pour le pire ; les êtres humains ont besoin d’une vie spirituelle, qu’ils se définissent comme athées, agnostiques ou religieux. Cela dit, on n’arrivera pas à une société oecuménique sans faire preuve de tolérance, c’est-à-dire en essayant d’éliminer l’orgueil, l’avidité hégémonique, et ce vieux réflexe de se regrouper en un petit clan forcément meilleur que celui des voisins.

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Le jeu des 3 : semaine 46

Aujourd’hui, le jeu des 3 se fait en images.

 

Il s’agit de trois photos prises sur Flickr (licence Creative Commons): la troisième photo de la première, troisième ligne et sixième ligne, parmi les éléments les plus récents (derniers 1000 éléments ajoutés).

 

1) http://www.flickr.com/photos/39811251@N06/4080586006/

 

2) http://www.flickr.com/photos/my_camera_eye/4080585134/

 

3) http://www.flickr.com/photos/eguchi_onion/4079824291/

(désolée, départ en week-end en urgence, pas le temps de les insérer dans le post !)

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1) Jan et Sandra, un couple d’intrépides détectives qui voyage dans son bus japonais customisé, est appelé à la rescousse par Père Saint-Jean Chrysostome suite à une disparition mystérieuse dans son abbaye. Cependant, ils ne se doutent pas que la personne disparue, qui ne tient pas être retrouvée évidemment, se cache sous les traits d’un ouvrier qui bloquera leur bus pendant de longues heures…

 

2) Un groupe d’enfants musiciens fait une tournée et doit jouer dans un lieu prestigieux, le musée des Olympiades, lors du grand festival des Jeunes talents musicaux. La nervosité monte dans le bus, surtout quand celui-ci est bloqué dans des embouteillages provoqués par des travaux. Heureusement, le conducteur trouve une issue…

 

3) Un homme travaille le métal de longues années dans son jardin, passant pour un bricoleur un peu fou. En réalité, il répare un bus pour en faire un bus à impériale, avec des autocollants (des photos de ses enfants quand ils étaient jeunes). Et là, il peut enfin partir faire le voyage dont il a toujours rêvé : aller à Bogota, où vivent ses enfants, puis sillonner l’Amérique Latine.

 

Je sais que la 2 offre une perspective de retournement final (quelle issue le conducteur peut-il bien trouver ? Qu’est-ce que j’en sais ?) mais je préfère la 3.

 

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3) Tous les week-ends, depuis quinze ans que je vis ici, Ciento bricole. Il va dans son jardin, ou dans son garage. Avant, sa femme et ses enfants venaient le voir – le moyen de passer du temps avec lui, sinon ? Ils restaient là à bavarder avec lui ou plutôt autour de lui, pendant qu’il courait d’une pièce de tôle à un bout de bois ramassé dans la rue, dans les poubelles des autres même de la décharge, qui sait.

Ensuite, ses enfants sont devenus grands, ils ont quitté la maison pour étudier au Conservatoire. L’été, ils mangeait dehors avec sa femme, tout en jetant un oeil sur ses détournements d’objet.

Il aura réussi à construire des voiliers pour ses enfants, des instruments de musique sans harmonie, une radio et des sculptures de métal qui ne servaient à rien qu’à décorer la pelouse, si on appelle ça décorer. A chaque fois que je sors de chez moi pour voir son espèce de vaisseau extraterrestre et son humanoïde sur-vertébré, je frissonne.

Un jour, Ciento s’est attaqué à plus gros : un grand bus à impériale, acheté d’occasion, qui avait l’air plutôt bon pour la casse. Il l’a retapé, repeint en vert pomme, collé des photos géantes de ses enfants avec leurs instruments dessus. Sa femme l’aidait, pour une fois. Ils se sont bien tachés de peinture, tous les deux. Et ça les faisait rire.

Il leur a fallu un an pour le finir, son bus. Après, ils sont venus me dire au revoir.

– On va voir nos enfants à Bogota ! Ils ne s’y attendent pas.

– Ah ! Vous me raconterez quand vous reviendrez ?

– C’est-à-dire qu’on ne sait pas quand on reviendra… On part faire le tour du continent. On verra jusqu’où le bus nous emmènera !

– A votre âge ?

Ils se sont regardés et ont haussé les épaules. Alors, par réflexe, j’ai haussé les épaules aussi.


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Premier contact avec la police tunisienne

Une fois installés à Aïn Draham, nous nous mettons en route vers son attraction principale : la forêt de chênes-lièges sur la colline, toute proche de la frontière algérienne. Emilie nous avait suggéré de nous déclarer au poste de police.
– L’Algérie est quand même en guerre civile depuis quinze ans. Pourtant, le pays est très riche. A la table de Jugurtha, qui est aussi proche de l’Algérie, on doit se déclarer au poste quand on y va et quand on en revient. Et vous savez, les contacts que j’ai eu avec les policiers ont toujours été très bons. Ils sont très aimables !
Eh oui, ce n’est pas un mythe, les Tunisiens sont aimables. Certains s’occupent d’être désagréables avec les femmes seules, surtout les Occidentales, forcément suspectées de se chercher un gigolo ; mais en règle générale, l’hospitalité et la gentillesse sont de rigueur, conformément à la sourate du Coran qui prêche la générosité (ou l’aumône envers les pauvres, selon l’interprétation ; chez les Tunisiens, cette attention aux autres est prise au sens le plus général possible).
Pleins d’énergie et de bonne humeur, en cette fin de matinée dans l’un des plus beaux endroits du pays, nous prenons donc un sandwich chaud avec des merguez et décidons de nous déclarer au commissariat tout proche. Nous expliquons notre cas au policier de garde qui nous écoute poliment sans avoir l’air de comprendre ce que nous voulons, au juste. Il s’excuse et va parler avec son supérieur. Puis il revient et nous annonce que le chef veut nous voir.
Intimidés, nous rentrons dans un bureau climatisé. Le chef porte un uniforme parfaitement repassé. Nous avons conscience de nos vêtements froissés, de nos chaussures de marche qui ont déjà bien vécu, de nos sandwichs qui commencent à dégager leur odeur dans le bureau impeccable.
– Donc vous êtes des touristes ? De quelle nationalité ?
– Français.
– Vous parlez l’arabe ?
– Non, juste le français.
– Et l’anglais, et l’italien, et l’espagnol.
Cette dernière phrase ajoutée pour éviter de passer pour des chauvins qui ne parlent que leur propre langue.
– Et vous venez faire quoi ?
– Nous promener dans la forêt.

Le chef se tourne vers moi. Je suis intimidée.

– Et lui, c’est qui ? C’est ton mari, ton collègue ?

Nous nous regardons rapidement. Ah, nous faisons moins les malins, nous qui sortons ensemble depuis quelques mois et qui partons en vacances ensemble pour voir comment ça va coller, nous qui défendons l’union libre une fois que nous avons un verre dans le nez.

– On est ensemble.

Nous avons parlé en même temps. Le chef comprend. Il ne dit rien, mais il comprend. Il n’approuve pas forcément. Il y a, pendant quelques secondes, un silence inconfortable.

– Bon.

Il ouvre grand les bras, avec un sourire.

– Eh bien allez-y !

Nous bredouillons « Vous êtes sûr, ah bon, merci beaucoup, c’est bon alors, bonne après-midi monsieur », et nous partons.

Sur la route, nous croisons une voiture : à l’intérieur, Patrick l’ornithologue, de retour de la forêt avec sa famille souriante et Yaya, qui a la réputation d’être un des meilleurs guides de la région. Ce dernier, en treillis militaire, nous rappelle en rigolant que la frontière algérienne n’est pas loin. Nous faisons notre promenade jusqu’en haut de la colline, espérant trouver, conformément aux indications, une fontaine à laquelle nous n’arrivons jamais. En haut, la vue est splendide sur le village et sur des champs ; tout est calme, seul un joggeur passe. Pas d’attentat terroriste, pas d’incident de frontière aujourd’hui. Il n’est d’ailleurs pas sûr qu’il y en ait jamais eu, ici.

Arrivée en Kroumirie

C’est une insulte du capitaine Haddock : kroumir. C’est une tribu qui s’est révoltée contre l’invasion française en 1881. C’est la façon dont mon père se désigne parfois : Kroumir. « Un vieux Kroumir comme moi… » C’est donc avec curiosité que je fais route vers la Kroumirie. Curiosité et une pointe d’ensommeillement, puisque nous avons pris le bus à six heures du matin, pour ne pas changer les bonnes habitudes.

Au passage, nous remarquons la concurrence entre louages et bus : les conducteurs de louages nous avaient assuré la veille que si, si, un louage allait passer, qu’il ne fallait pas prendre le bus :

– A quelle heure, le louage ?

– Neuf heures et demie.

Finalement, c’est le réceptionniste de l’hôtel qui nous a indiqué en français qu’un bus partait très tôt.

Résultat, nous voilà, avec une trentaine de personnes, des familles, des paysannes en chapeau, à mi-parcours à huit heures du matin. Nous ne savions pas exactement où était la station de bus, donc nous avons demandé notre chemin… à la station de louage, où personne ne parlait assez bien français. Seul un conducteur parlait italien et nous a expliqué que la station était à « 30 mètres ». 500 mètres plus tard, nous la trouvions. Je n’aurai jamais imaginé utiliser l’italien en Tunisie.

Pause à Tabarka, achat de biscuits au supermarché, changement de bus. Le climat se rafraîchit, le paysage devient plus vert. Nous traversons des forêts de pins. J’ai hâte d’arriver et de découvrir l’hôtel : hier, en réservant, j’ai fait ma première négociation des prix.

– Et c’est combien la chambre double, madame ?

– Cinquan… Soixante-cinq dinars.

– Ah c’est un peu cher, madame. C’est plus cher que les autres hôtels. Vraiment, quarante-cinq, ce serait bien.

– Cinquante-cinq, sans la télécommande pour la télévision.

– D’accord.

Nous arrivons dans la ville à flanc de montagne, trouvons sans difficulté l’hôtel. Une fois que nous avons rempli nos fiches, la réceptionniste nous tend une télécommande.

Voyage en Tunisie : le départ, Mathusalem et Latifa

Aéroport Charles de Gaulle, terminal 3 (charters et vols low-cost) : des affiches d’information sur la grippe A. Des gens s’amassent devant le comptoir de notre opérateur.

Je me pose derrière une famille et me rend compte qu’ils sont juste là comme ça.

– C’est pas là, la queue, madame, me dit une femme africaine d’âge mûr, en boubou, l’air résigné. C’est loin, loin là-bas, jusqu’à Mathusalem.

 

En effet, la queue s’étend sur le côté, jusqu’à la porte vitrée. Derrière moi, une jeune occidentale en tchador et robe longue marron s’inquiète auprès de sa mère, blonde décolorée, de savoir si Khadija la reconnaîtra. Pendant ce temps, je m’inquiète car Rodrigo n’arrive pas et je ne sais pas si je pourrai retirer nos deux billets sans présenter nos deux passeports.

 

Finalement, la file avance rapidement et au comptoir, un moustachu en pleine conversation téléphonique parcourt rapidement, du pouce, un tas de billets électroniques avant de m’en tendre deux.

 

Tout va bien. L’hôtel pour cette nuit est réservé, après – après on verra. Au premier hôtel contacté, le réceptionniste avait tenté de m’arnaquer : après m’avoir assuré le vendredi qu’il y avait des chambres doubles et m’avoir demandé de confirmer le lundi matin, il m’avait fait un numéro lors de l’appel de confirmation, prétendant qu’il n’y aurait plus de places, « ou alors des chambres à trois lits » (donc plus chères). Evidemment, j’avais tout de suite cherché un autre hôtel, au risque de m’entendre dire la même chose à l’arrivée. Je m’attends à un bon nombre d’arnaques du même genre.

 

Rodrigo arrive et nous passons à l’enregistrement. Là, nous tombons sur une femme mûre qui nous demande à être enregistrée avec nous, parce que son bagage est trop lourd pour les spécifications de la compagnie aérienne, et que les nôtres ont l’air léger. Elle se retrouve à côté de nous dans l’avion, et entreprend de raconter sa vie dès que je lui offre le magazine gratuit.

 

– Merci ma fille, mais je vais juste regarder les images, je ne sais pas lire le français.

 

Elle s’appelle Latifa, elle est femme de ménage et dit que son père l’a mise au travail à neuf ans, que sa mère est aveugle et que sa soeur ne s’est jamais mariée pour s’occuper d’elle, qu’elle a travaillé trente-quatre ans pour la même famille. Elle me montre un carnet d’adresses, contenant des noms et des numéros notés par différentes mains. Elle bavarde brièvement en arabe avec son voisin, un homme jeune d’une trentaine d’années accompagné par sa femme voilée, et se tourne tout de suite vers moi.

 

– Je lui ai dit que je revenais voir ma famille, il m’a demandé pourquoi j’avais quitté la Tunisie pour venir en France. Il comprend rien !

 

Elle me montre ensuite les bijoux qu’elle s’achète, de l’or, de l’argent au poids, et nous invite dans la maison qu’elle vient d’acheter, à 2km de Tunis, qu’elle prend le temps de construire et de meubler à son goût.

 

A l’atterrissage, une caméra thermique vérifie qu’aucun des passagers n’a la fièvre.

 

Après avoir récupéré nos bagages, nous nous mettons en quête du bus qui nous emmènera au centre ville. Une fois l’arrêt trouvé, nous demandons à deux personnes si c’est bien la bonne direction, attendons vingt minutes – puis Latifa arrive, nous apprend que c’est la mauvaise direction, le bus arrive à ce moment et le chauffeur confirme qu’il ne va pas à Tunis.

 

Nous descendons donc à un autre arrêt et attendons vingt minutes de plus, inutilement. Nous nous décidons finalement à prendre un taxi et retrouvons, dans la queue, Latifa, que sa famille n’est pas venue chercher.


Les amoureux fleur bleue…

Expo Kandinsky à Beaubourg. De superbes toiles pointillistes à ses débuts, pas mal de monde à l’expo, comme d’habitude, dont un couple d’amoureux qui s’embrassent. Ils sont jeunes, probablement étudiants encore, peut-être en école d’art, qui sait ? En tous cas, ils s’embrassent. Beaucoup. Ils se regardent les yeux dans les yeux, longuement, devant les toiles, pendant que des gens seuls tentent de les contourner pour mieux voir les tableaux.

Mais pour eux, le monde n’existe plus : ils sont jeunes, ils sont beaux, ils font une sortie culturelle et ils s’aiment devant des chef-d’oeuvres.

 

Je continue la visite. Kandinsky passe vite à l’abstraction, mélange les couleurs dans de grands aplats flous. Et les amoureux ? Ils sont toujours là. Oui, pile devant le grand tableau. Et ils s’embrassent.

 

Ils me font penser à cette observation d’un ami des Etats-Unis : 

« C’est drôle de voir les amoureux à Paris. Ils se bécotent tout le temps. »

« Oh, pas tant que ça tout de même » Avais-je protesté.

« Je t’assure, pour moi, si. Ca doit être dans la culture, en Amérique on est moins démonstratif. »

 

Eux, ils démontrent à tout va. Ils le démontrent par A + B, par leurs regards langoureux et noyés de tendresse, par leurs gros palots fougueux et tout mouillés : ils s’aiment. Et puis voilà.

 

C’en est presque attendrissant. Je me dis que décidément, le romantisme existe toujours. Que dans ce monde où tant de gens s’esquivent des relations en arguant d’une peur panique de l’engagement suite à un trop grand nombre de déceptions sentimentales, finalement, il reste des gens pour y croire. Pour le vivre. Je les regarde se faire gentiment alpaguer par une gardienne qui leur dit qu’ils empêchent les gens de voir les tableaux parce qu’ils se mettent juste devant. Ils sourient et s’en vont.

 

Je m’assieds face à une toile immense et je me dis qu’ils sont beaux, qu’ils sont frais, qu’ils sont purs.

 

C’est à ce moment-là qu’ils s’asseyent juste à côté. La fille se blottit contre le garçon qui lui caresse les cheveux. Et il lui dit :

– Quand est-ce que tu veux qu’on aille au sex-shop acheter le guide sur la sodomie ?

 

Les amoureux fleur bleue ne sont plus ce qu’ils étaient.

 

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