Les filles du jiu-jitsu (1)

Au cours du jiu-jitsu, il y a peu de filles. Environ une pour deux garçons les bons jours. Les seules autres adultes, au nombre de trois, sont infirmières. Deux travaillent en milieu psychiatrique.
Quand j’arrive ce soir-là, l’une est en train de raconter sa vie à l’autre au vestiaire, pendant qu’elles enfilent leur kimono et leur ceinture, dont la couleur indique leur niveau.
— Et la dépressive qu’on a eue, agressive, triste, le psychiatre lui a prescrit un médicament qui a mis un mois à agir. Quand enfin ça a commencé à marcher, elle était vivable, mais le psychiatre a décidé de lui faire arrêter en pensant qu’elle allait mieux… Elle est redevenue comme avant… J’aurais pu le tuer, ce psy. Il est trop doux. C’est pas lui qui se tape les patients toute la journée.
L’autre acquiesce.
— Il l’a remise sous médicament dimanche, dimanche seulement. Avant elle est restée jusqu’à une journée à pleurer dans la salle commune, ça embêtait tout le monde, même elle. Elle est vraiment agressive, en plus… Et le nouveau patient qu’on a, aussi, celui qui a tenté de se suicider… Il avait préparé son coup depuis des mois, il s’est raté. Il a deux enfants.
Je demande à l’autre pourquoi elle a commencé à faire du jiu-jitsu.
— Mon père en faisait, ça avait l’air d’être un bon sport, et puis ça me sert avec les patients.
Évidemment.

Après la cérémonie de début du cours, nous courons pour nous échauffer. Le professeur nous demande d’enlever nos ceintures pour nous en servir comme d’une corde à sauter. Pendant un instant, on ne peut plus distinguer le grade de quiconque, et nous sommes tous en kimono blanc, comme autant de patients dans un hôpital psychiatrique, en pyjama et camisole de force.

Précision : le jiu-jitsu que nous apprenons au dojo sert à se défendre, à parer ou éviter les attaques, et à prendre le contrôle d’un agresseur. Il ne s’agit pas de casser la gueule aux gens, au contraire.

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Découverte musicale

En faisant des recherches pour une histoire qui se déroule au MIM, j’ai découvert leur instrument du mois : le violon de Hardanger, ou hardingfele.

L’instrument vient d’une région méridionale de Norvège, également connue pour ses broderies. Il s’agit d’un violon richement décoré d’incrustations en nacre et de motifs peints. Sa particularité est de posséder quatre ou cinq cordes « sympathiques », appelées ainsi parce que, situées au-dessous des cordes principales, elles ne sont pas touchées par l’archet, mais vibrent à l’unisson. Cela donne une sonorité double et des sons très doux, un peu fantomatiques.

Qui dit hardingfele dit Annbjorg Lien, violoniste norvégienne dont j’apprécie particulièrement ce morceau.

Avec un instrument pareil, les légendes abondent : les trolls connaîtraient les plus belles mélodies, et seraient prêts à les enseigner aux musiciens intrépides… le diable serait le prof de tous les joueurs de hardingfele… Les violonistes auraient-ils une dent contre leur prof et les difficultés de l’apprentissage pour dire des choses pareilles ? Quoi qu’il en soit, le morceau traditionnel suivant est censé être une mélodie composée par le diable, et ses accords sont appelés « les accords du troll » :

La vie et la mort en cours de langues

– Mort. Vous voyez ce que c’est, mort ?

Elle se passe le doigt sur le cou, fait une petite grimace qui se veut légère.

– Mort. C’est ça, mort.

Nous sommes en cours de néerlandais et la plupart des élèves attendent qu’il soit l’heure. Le Roumain qui sait déjà compter jusqu’à 10 et conjuguer le verbe « être » trépigne. Les Français s’ennuient poliment. L’Indien qui parle néerlandais mais qui est là parce qu’il ne connaît pas la grammaire se tient bien droit.

Malheureusement, deux ou trois personnes n’ont pas compris. Alors, la prof doit ré-expliquer.

– C’est la vie ! C’est l’évolution de l’homme !

Elle se met à dessiner au tableau.

– L’homme naît, il se marie, des fois il divorce (rires dans la salle), après il meurt.

Tout est dit. Tant de considérations sur notre existence, alors que nous étions juste en train de classer des mots pour apprendre à utiliser le bon article défini.

– La mort.

Elle refait le geste.

– Et aussi, la vie. Mais le train…

Le dramaturge de l’Opéra

Il a un col roulé noir, des lunettes rectangulaires à monture noire, une veste noire, il est assis sur un fauteuil noir, et il fait la gueule.

Il n’a plus beaucoup de cheveux, probablement parce qu’à force de réfléchir, sa tête a trop chauffé, et tous les cheveux sont tombés.

Il parle, d’un ton grave, de l’opéra que nous allons voir. Nous, tous ces gens de la région de Bruxelles et de Leuven réunis au cinéma Kinepolis pour voir un opéra retransmis en direct du Metropolitan Opera House de New York.

Nous, public éduqué et avide de culture.

Après sa petite introduction, l’opéra commence et c’est tout un monde de couleurs et d’histoires invraisemblables mais si romantiques. Le public a ce qu’il veut : des décors féeriques, des performances vocales plus qu’humaines, des rebondissements, des méchants très méchants, et beaucoup d’amour. Entre les actes, une présentatrice – habituellement l’une des chanteuses du Met qui ne fait pas partie de la distribution – pose quelques questions aux chanteurs, aux costumiers, aux scénographes. L’ambiance est détendue, les chanteurs sont aimables mais ont plutôt la tête dans leur rôle. L’atmosphère est vive et personne ne se prend trop au sérieux.

Sauf quelqu’un : le présentateur en noir du début qui joue consciencieusement le rôle de l’intellectuel. Il signe l’évolution de l’opéra : jadis, c’était une forme d’art populaire qui avait le pouvoir de soulever les foules. Aujourd’hui, c’est une distraction pour la bourgeoisie grande et moyenne. Le dramaturge, lui, est un acteur de plus, costumé pour donner au public ce qu’il veut.

Biclou ?

– Je suis bizarre, m’annonce Tom. J’ai donné un nom à mon vélo.

Je ne dis rien pendant une seconde, parce que je trouve ça trop bien, de nommer son vélo. Finalement, je le lui dis.

– Regarde, me dit-il, je l’ai marqué au feutre sur le cadre.

En effet, le nom de son vélo est là, en lettres argentées.

– C’est bien parce que non seulement tu personnalises ton vélo, mais en plus ça peut dissuader les voleurs.

Si c’est une vacherie, elle n’est pas du tout voulue comme telle. C’est important de dissuader les voleurs, donc d’avoir un vélo pas trop beau, pas trop neuf, personnalisé si possible, qui sera plus voyant et donc moins attirant pour un voleur, qui cherchera à prendre un vélo de qualité, si possible, et discret. Sauf s’il s’agit d’un étudiant bourré. Là… Tout est possible (jet de vélo dans la rivière, sculpture improvisée, etc).

Quand je suis allée chez Spit en quête d’un vélo, je n’ai pas eu beaucoup de choix : tout de suite, ça a été elle. Elle était là, la bicyclette pour dame, toute bleue et rouillée avec sa sonnette rose vif. Les autres vélos étaient pour enfant ou pour hommes. Je ne leur ai même pas jeté un regard.

Le bleu était joli et la rouille parfaite pour dissuader les voleurs. Le vélo marchait bien, la chaîne était bien fixée, la dynamo fonctionnait, les freins aussi – important, les freins. Je l’ai essayé dans le magasin (un grand hangar), je l’ai chevauché pour rentrer à la maison. Je me suis rendu compte que la Belgique n’était pas un plat pays, il y avait une belle petite montée, tout de même. Rien de comparable à la butte Montmartre, mais quand même.

Et c’est en rangeant mon vélo dans le hall de mon immeuble que j’ai réfléchi au nom : Marilou ? Gainsbourien, Marilou. Mais non, une petite fille de ma connaissance s’appelle comme ça, trop bizarre. Vanina ? Comme la chanson ? Mmmh….

Dani-Lou ?

Va pour Dani-Lou.

Afin de respecter l’intimité de ma bicyclette, aucune photo d’elle n’apparaîtra sur ce blog.

Clin d’oeil à la belge

En Belgique, les gens vous font des clins d’oeil à tout bout de champ.

En France, le clin d’oeil marque une certaine complicité entre les personnes – deux, habituellement. Celui qui fait le clin d’oeil prépare une bonne farce, ou est en train de mentir à un tiers. Il veut vous faire sourire ou avoir votre soutien. Ou alors, il vous drague.

En Belgique, quand j’expliquais quelque chose à des caissières, certaines me faisaient un clin d’oeil après avoir compris. Ou bien c’est une commerçante qui me dit au revoir et me fait un clin d’oeil, comme ça, sans sourire, juste pour signaler qu’on est bien d’accord que la transaction a été payée.

En gros, ces clins d’oeil veulent dire : ok. Ou alors, comme les Belges disent au lieu de « c’est bon » : « ça va ».

En conclusion, soit je me fais draguer effrontément par une majorité des personnes avec qui je suis en contact, soit le clin d’oeil est plus répandu en Belgique qu’en France. Je crois que la dernière solution est la bonne.

Fiets ! Bike ! Biclou !

Leuven, comme toute ville flamande qui se respecte, est une ville à vélos : toutes les rues ou presque comportent une piste cyclable, les abris à vélos sont omniprésents, et une partie du boulevard de ceinture a été surélevée pour que l’on creuse, juste au-dessous, un gigantesque hangar à bicyclettes.
Les vélos sont dans les rues, devant les portes, dans les halls d’immeuble, entassés dans une allée déserte comme une sculpture improvisée (ah, ces étudiants ivres et facétieux), plongés dans la Dijle (ah, ces étudiants…). Ils portent la marque de l’université. Ils sont délibérément choisis vieux, usés, pour décourager les voleurs. Ils sont personnalisés de la selle à la sacoche à la sonnerie, repeints selon la fantaisie du propriétaire.

On ne peut pas vivre très longtemps sans vélo. J’aurai patienté plus de trois mois avant d’avoir le mien.