Les enfants dans les séries télé

Hier soir, épisode de Dexter, le serial-killer qui coupe l’herbe sous le pied de son employeur (la police de Miami). Dexter rentre chez lui, c’est-à-dire qu’il passe la tête par la porte et annonce à la baby-sitter qu’il va être absent toute la soirée. Celle-ci ne proteste pas, d’ailleurs elle ne proteste jamais quand il a des imprévus ; elle n’a pas de vie sociale, probablement. Quant à Harrison, le fils de deux ans du héros, il se contente de se retourner et de faire un petit signe de la main à son papa en disant « Bonne nuit ». Seule la sœur de Dexter, qui voulait passer un peu de temps avec son frère, proteste et lui court après.

Mais comment se fait-il qu’Harrison ne proteste pas quand son père l’abandonne pour aller courir, non pas le guilledou, mais le collègue tueur en série ?

Un enfant de cet âge qui voit à peine son père serait déjà en train de hurler et de se rouler sur le sol, de pleurer à genoux ou face contre terre d’une façon que seule les tragédiens formés en 1930 savent imiter. Je me souviens des cris que j’ai poussé longtemps, très longtemps, un jour où ma mère m’a laissée jouer avec les enfants d’amis un jour où elle allait faire des courses, depuis le moment où je me suis rendu compte qu’elle n’était plus là au moment où j’ai compris qu’elle n’avait pas revenir si je faisais une scène (ce qui a pris un certain temps). Je me souviens (mes oreilles, elles, ne s’en souviennent plus, j’ai perdu des cils vibratiles dans l’affaire) de la fille d’une amie, écroulée sur le sol du salon car sa mère était partie à la pharmacie. Ainsi sont les enfants. Ils sont petits, mais qu’est-ce qu’ils ont comme puissance vocale. Et ils n’ont pas peur de l’utiliser.

Or, dans les séries télé, les enfants sont calmes et ne font que de brèves apparitions où ils sont toujours sages. Leurs parents divorcent ? Pas grave. Leurs parents sont en pleine tourmente émotionnelle sous leurs yeux, les abandonnent, ou pire encore, ne veulent pas leur acheter de bonbons au supermarché ? Bof. Les enfants à la télé sont posés là, ouvrant leurs grands yeux, toujours mignons, dans des circonstances où tout enfant digne de ce nom serait en train de s’exprimer avec virulence. Les seuls enfants un peu normaux étaient ceux de Lynette dans Desperate Housewives, et ils étaient décrits comme des petits monstres. Peuh. Des petits garçons pleins d’énergie, c’est tout.

Mais pourquoi les enfants de série télé sont-ils si sages ?

1) Parce que les scénaristes ont décidé que les enfants, c’est chiant. ils jouent à leurs jeux et n’ont même pas de potins intéressants. Du coup, autant limiter leur présence à l’écran à « la petite bouille toute ronde, mignonne, et qui ferme sa gueule. »
2) Parce que faire jouer des enfants, c’est difficile. Dire « Tu restes là, tu joues et on te file une sucette à la fin » c’est plus facile pour l’équipe de tournage.
3) Parce que les enfants de série télé proviennent d’une planète extraterrestre qui va conquérir le monde. Ces petits sont notre avenir.
4) Parce que les enfants de série télé sont issus de croisements génétiques rares. Et oui, le croisement génétique, ce n’est pas que pour le poulet. Ces petits sont notre avenir.

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Journée Ada Lovelace

C’est la journée Ada Lovelace : tout le monde est invité à raconter une histoire sur une femme s’étant illustrée dans le domaine des sciences, de la technologie, de l’ingénierie et des mathématiques.
Naturellement, on peut parler d’Ada Lovelace, mathématicienne illustre qui a jeté les bases de l’informatique, héritière du talent de sa mère pour les mathématiques et regrettant toute sa vie l’absence de son père, ou encore d’Hedy Lamarr, émigrée/star hollywoodienne/co-inventrice du Wi-Fi (si, si).
Mais aujourd’hui, je préfère prendre un chemin de traverse et parler de Patricia de Nicolaï, parfumeuse. Le développement d’un parfum requiert de bonnes connaissances en chimie, d’élaborer des formules, et se fait dans un laboratoire… Ce qui la place donc dans la catégorie des sciences.
Née dans la famille Guerlain, Patricia de Nicolaï s’intéresse aux parfums – mais dans la maison Guerlain, la femme est une muse, une inspiratrice et non une créatrice. Le préjugé est d’ailleurs généralisé : la jeune femme a beau avoir étudié la chimie et la science du parfum à la prestigieuse ISIPCA, on ne veut pas l’engager car c’est une femme, qui donc se mariera, aura des enfants, et arrêtera logiquement de travailler (Source ici)
Elle se marie, mais loin de se retrancher derrière les fourneaux, elle acquiert de l’expérience puis fonde sa société de parfums avec son mari Jean-Louis Michau : Parfums de Nicolaï. Elle a une solide connaissance des parfums, lui du management. La société est l’une des premières à vendre, en plus des eaux de toilettes, des parfums d’intérieur : bougies, lampes… qui consolident l’activité.
Au fil des ans, les parfums de Nicolaï ont gagné la reconnaissance de nombreux perfumista, dont Luca Turin, qui ne tarit pas d’éloges sur New York, et, dit-on, de Catherine Deneuve, qui porterait Sacrebleu. Les parfums de leur gamme, de l’eau fraîche pour l’été à l’oriental sensuel et enveloppant pour réchauffer les jours d’hiver, ont tous de l’élégance, et du caractère.
Aujourd’hui, Patricia de Nicolaï dirige l’Osmothèque. Elle a été élevée au grade de Chevalier de la légion d’honneur en 2008.
Il y a plusieurs raisons pour lesquelles j’admire Patricia de Nicolaï : elle a défié un destin familial, refusant d’être une muse (qui parfois est le nom poli de « potiche » comme on dit de quelqu’un de moche qu’il « a du charme ») pour être une créatrice ; sa maison est l’une des meilleures actuellement ; elle fait preuve d’un certain franc-parler, dans un secteur où le discours marketing est parfois à hurler de rire.
Au passage, elle a eu quatre enfants. Les gens qui lui prédisaient qu’elle arrêterait de travailler se sont donc trompés dans les grandes largeurs. Tant mieux pour nous.

L’écrivain dans sa tour d’ivoire

Dans le post précédent, je qualifiais les écrivains de « manipulateurs » – Sharon et Andrea ont répondu à juste titre que « storytelling » convenait mieux.
Manipulateur a une connotation négative. Bien sûr, un écrivain tente de provoquer un effet sur ses lecteurs, de jouer avec leurs nerfs dans un roman à suspense ou de les faire réfléchir (parfois les deux, en deux temps différents). Mais cela relève davantage de l’art du conte, de l’art de la narration, que d’autre chose.
L’un des intervenants de la journée de la traduction littéraire avait utilisé ce terme, que j’avais repris parce qu’il me plaisait par son côté provocateur.
Provocation contre quoi ?
Contre l’idée que l’écrivain, ou tous les artistes en général, sont retranchés du monde, libérés de tous les impératifs commerciaux, à l’abri dans leur tour d’ivoire. Ce n’est pas vrai. Les artistes vivent dans le monde, au contraire, et tentent de le comprendre, d’aller au-delà de la surface des choses pour mieux les révéler, et les partager avec leur public.
Au quotidien, la plupart des artistes ne vivent pas de leur art. Ils ont un second métier, voire deux ou trois métiers différents, qu’ils aiment ou qu’ils subissent selon le cas. Ils participent à la marche du monde, comme tout un chacun. D’ailleurs, même (et surtout) ceux qui vivent de leur art ne planent pas au-dessus des considérations matérielles. Au contraire, ils ont développé le sens des affaires et ont une gestion saine de leur argent.

Hey Baby

Vous êtes une femme. Depuis la puberté, vous savez que vous êtes en victime de viol en puissance. Vous savez que si vous sortez dans un jardin public, vous allez vous faire aborder avec plus ou moins de finesse – parce que si vous êtes sortie de chez vous, seule, en plus, ce n’est pas pour prendre l’air ou lire un livre (même si vous en avez sorti un) : c’est pour vous faire draguer par le premier venu. C’est évident.

Une créatrice de jeux américaine, après être tombée sur le lourdingue de trop, a créé un jeu vidéo, Hey Baby, sur le principe du Shoot ‘Em Up.

On dézingue les dragueurs lourds à coup de mitraillette, et une pierre tombale apparaît, portant leur phrase d’approche en guise d’épitaphe. C’est drôle, ça défoule et c’est un peu le pendant féminin de Duke Nukem (toutes proportions gardées).

Dans Courrier International, la journaliste Eleanor Mills explique son désaccord avec ce jeu : et la liberté d’expression ? Et la liberté d’aller dire à une inconnue qu’on la lècherait bien partout ? Et la libération sexuelle alors ?

Beaucoup (ici, et ici) se sont insurgés contre les propos d’Eleanor Mills, si réactionnaires que je me demande si l’article n’a pas été écrit pour déclencher une fausse polémique et faire un coup de pub au jeu, dont le principe est drôle et « parle » à toute femme de plus de quinze ans.

« Je ne veux pas vivre dans un monde qui réglemente à ce point les relations entre les sexes qu’aucun homme ne peut se sentir le droit de faire un commentaire sur mon aspect physique dans la rue » écrit l’auteur, qui ne précise pas si le commentaire doit être flatteur ou non. En effet, les plus minables des dragueurs ont une forte tendance à sortir « T’es moche » ou « Salope » soit en guise d’approche, soit pour se venger d’avoir été rejetés – au passage, la loi française sur la liberté d’expression exclut l’insulte et la diffamation, donc tous les lourdingues qui insultent les femmes en pleine rue outrepassent les limites de cette liberté.

D’une part, les hommes qui ont des paroles ou des gestes obscènes auront besoin de bien plus qu’un petit jeu vidéo pour laisser les femmes tranquilles. Mais s’ils peuvent se rentrer dans la tête que leur comportement est odieux, ce ne sera pas plus mal.

D’autre part, les rares hommes qui se contentent de faire un commentaire flatteur à une inconnue (de type « Vous êtes charmante ») savent très bien qu’ils ne sont pas insultants, et ne se sentiront pas menacés par le jeu. D’ailleurs, pourquoi des hommes ne joueraient-ils pas à Hey Baby ? Il paraît que certains hommes lisent les magazines féminins pour mieux savoir à quoi pensent les femmes (si c’est exactement comme les magazines, 60 % de pub et 40 % de remplissage, mais je digresse). Pourquoi ne joueraient-ils pas à Hey Baby pour avoir une connaissance imparable de la phrase à ne pas dire ?

Pour conclure, et si les femmes se mettaient à faire des compliments aux hommes dans la rue ? Sur leur mine, sur leur tenue, sur leur coupe de cheveux, leurs yeux, leur jambes ? Comment les hommes réagiraient-ils ? Est-ce qu’on aurait aussi le droit de leur dire qu’ils sont coincés s’ils n’apprécient pas ? Est-ce qu’on pourrait mettre les compliments de passage, les vraies tentatives de drague et les propositions obscènes dans le même panier ? Qu’est-ce qui serait souhaitable ?

Ecrire correctement et bien écrire

Il y a les textes que l’on écrit correctement, ceux où l’on utilise des expressions toutes faites à bon escient, de petits jeux de mots si le contenu le permet. Il y a les textes spécialisés, et la joie secrète d’utiliser des termes plus rares ou certaines expressions, par pure gourmandise des mots. Il y a la vérification minutieuse du résultat, pour corriger les fautes de frappe, d’orthographe et de grammaire, les phrasés trop lourds ou redondants.

Il y a les heures d’écriture, où l’on essaie d’écrire bien, c’est-à-dire d’aller au-delà de l’écriture en français correct. On évite les clichés, les adverbes, l’inutile.

Quoi qu’il en soit, on applique toujours la phrase de Mark Twain : “Ecrire, c’est facile. Il suffit de supprimer les mots inutiles”.

Ajout : The Urban Muse publie 30 citations sur l’écriture, en anglais.
http://www.urbanmusewriter.com/2011/01/30-writing-quotes-to-kick-off-2011.html
Un délice.

Le dramaturge de l’Opéra

Il a un col roulé noir, des lunettes rectangulaires à monture noire, une veste noire, il est assis sur un fauteuil noir, et il fait la gueule.

Il n’a plus beaucoup de cheveux, probablement parce qu’à force de réfléchir, sa tête a trop chauffé, et tous les cheveux sont tombés.

Il parle, d’un ton grave, de l’opéra que nous allons voir. Nous, tous ces gens de la région de Bruxelles et de Leuven réunis au cinéma Kinepolis pour voir un opéra retransmis en direct du Metropolitan Opera House de New York.

Nous, public éduqué et avide de culture.

Après sa petite introduction, l’opéra commence et c’est tout un monde de couleurs et d’histoires invraisemblables mais si romantiques. Le public a ce qu’il veut : des décors féeriques, des performances vocales plus qu’humaines, des rebondissements, des méchants très méchants, et beaucoup d’amour. Entre les actes, une présentatrice – habituellement l’une des chanteuses du Met qui ne fait pas partie de la distribution – pose quelques questions aux chanteurs, aux costumiers, aux scénographes. L’ambiance est détendue, les chanteurs sont aimables mais ont plutôt la tête dans leur rôle. L’atmosphère est vive et personne ne se prend trop au sérieux.

Sauf quelqu’un : le présentateur en noir du début qui joue consciencieusement le rôle de l’intellectuel. Il signe l’évolution de l’opéra : jadis, c’était une forme d’art populaire qui avait le pouvoir de soulever les foules. Aujourd’hui, c’est une distraction pour la bourgeoisie grande et moyenne. Le dramaturge, lui, est un acteur de plus, costumé pour donner au public ce qu’il veut.

Les enfants des maigres

Inspiré par ce post sur mnmlist (le site tellement minimaliste qu’il t’enlève les voyelles), où l’auteur explique que pour maigrir et réduire son empreinte carbone, il suffit de manger moins.

C’est d’un bon sens irréfutable.

L’auteur explique également qu’il vaut mieux manger moins de viande, voire plus du tout. Effectivement, l’élevage des animaux nécessite beaucoup de surface et d’eau. De plus, ses pratiques sont cruelles.

L’auteur poursuit alors en expliquant comment reconnaître les signaux de satiété envoyés par le corps. Il conseille, aussi, de prendre le temps de respirer après avoir mangé à peu près ce dont on pense avoir besoin et d’attendre 10 minutes avant d’avaler autre chose. Il fait part de ses doutes sur cette culture américaine où on mange sans y penser.

Je trouve ça ahurissant qu’on ait à ce point perdu contact avec son propre corps pour devoir se faire expliquer sur Internet ce que c’est que la satiété. Pour devoir réapprendre, à l’âge adulte, à s’écouter.

De plus en plus, on soutient qu’il faut manger moins de viande, voire plus du tout. Mais le fait de pouvoir manger de la viande tous les jours est une évolution récente, et certainement pas répandue sur la totalité du globe. Au début du siècle précédent, de nombreuses personnes ne mangeaient de la viande que rarement, et la réservaient aux jours gras, aux moment fastes. Si l’on se penche un peu sur les régimes alimentaires des siècles précédents, on se rend compte qu’ils étaient quasi totalement végétariens. Encore aujourd’hui, les cuisines de l’Inde et du Maghreb offrent des plats traditionnels sans viande (alors qu’en France…).

Pour nos ancêtres pas si lointains, manger de la viande tous les jours était synonyme de grand luxe. Est-ce pour cela que nous disposons, aujourd’hui, de tant de viande ?

Est-ce aussi pour cela qu’aux Etats-Unis, manger beaucoup est la norme ? Quand je pense aux Américains obèses, je pense à leurs ancêtres maigres, des immigrés qui n’avaient rien à perdre et qui souffraient de la faim plus souvent qu’à leur tour, des gens émaciés, avec des yeux énormes et pleins de convoitise pour des nourritures imaginaires, des Arlequins qui ne pensaient qu’au prochain repas parce que celui-ci était loin d’être acquis d’avance, prêts à travailler dur pour que leurs enfants puissent ne jamais connaître ces soucis et qu’ils réalisent ce rêve : manger, manger, manger à s’en faire éclater la panse.

L’élue conservatrice, Satan et moi

Grâce à l’infatigable Abie, j’ai regardé tout à l’heure un débat d’Intelligence Squared sur une question à laquelle tout un chacun peut avoir une réponse catégorique, quelle qu’elle soit : le catholicisme est-il une puissance positive ? (« Is catholicism a force for good? », oui c’est en anglais)

Le débat opposait John Onaiyekan, évêque d’Abuja (capitale du Nigéria) et Anne Widdecombe, membre du Parlement du côté des conservateurs – pro-catholiques – au comédien et auteur Stephen Fry et à l’écrivain Christopher Hitchens – anti-catholiques.

Les cinquante minutes du débat valent la peine d’être écoutées, mais pour résumer : les pro ont vanté les mérites du catholicisme pour l’espoir qu’il offre aux gens simples, dont ces derniers ont besoin, contrairement aux intellectuels dans leur tour d’ivoire, ainsi que le soutien financier important apporté aux pays au développement. Les anti ont récapitulé les crimes commis par l’église catholique et les demi-excuses invoquées par cette dernière, sans compter l’attitude malsaine de l’Eglise envers la sexualité et les femmes, ainsi que son avidité et sa volonté d’hégémonie, masquée par un discours d’amour universel.

Après s’être exprimés pendant quelques minutes, les intervenants ont répondu aux questions des spectateurs, dont celle-ci : « Pourquoi une femme peut-elle être membre du Parlement et pas prêtre ? », ce à quoi Anne Widdecombe a répondu sèchement qu’un prêtre était censé représenter le Christ in persona et qu’une femme ne pouvait pas le faire, pas plus qu’un homme ne pouvait représenter la Vierge Marie. Il y a eu quelques rires dans l’audience : oh oui, cela semble stupide, une femme qui fait Jésus…

Mais si on va par là, du pain azyme et de la piquette qui se transforment en chair et en sang d’un type mort il y a plus de deux mille ans, c’est stupide aussi, non ? Le christianisme a recours au symbolisme ; il rappelle, chaque jour lors de la messe, un sacrifice humain qui a eu lieu une fois et n’a pas besoin d’être répété. Refuser qu’une femme incarne Jésus et qu’un homme puisse incarner la Vierge, c’est faire preuve d’incohérence par rapport à la démarche symbolique qui est à sa base.

Le christianisme a donné de l’espoir à des millions de gens : oui, comme d’autres religions. Comme les religions antérieures, d’ailleurs : Christ est à la fois Orphée qui descend aux enfers et en revient (sur la tombe des premiers chrétiens, on gravait la figure d’Orphée car le christianisme était interdit) et Dionysos, déchiqueté par les fidèles qui mangent sa chair et toujours ressuscité (d’ailleurs, si on devait compter le nombre de dieux et de déesses qui sont allés dans le royaume des morts pour en revenir, on se rendrait compte que les enfers sont plus fréquentés que le métro aux heures de pointe). Comme les religions actuelles : le judaïsme offre, à n’en pas douter, beaucoup d’espoir à ses fidèles, puisqu’il leur promet un messie ; l’islam est sans conteste une source de réconfort pour ses croyants, sans parler de toutes les autres religions.

Le problème, et c’est aussi vrai de la plupart des religions, c’est que tout commence par un gentil baratin sur le fait que Dieu est sympa et que tous les humains sont frères et soeurs, pour continuer en disant qu’il n’existe qu’une seule religion, et que ceux qui n’y adhèrent pas sont des imbéciles, au mieux, des ordures vouées à l’enfer, au pire. Le piège des religions, dans une pratique régulière, c’est qu’elles sont une opportunité parfaite pour la paresse intellectuelle et l’esprit de clocher.

Du côté des catholiques, personne ne s’étonne plus quand on parle d’un prêtre pédophile ; on gronde quand Benoît XVI parle du préservatif ; et malgré tout, certaines femmes veulent être prêtres. Être femme et catholique équivaut, semble-t-il, à accepter d’être une inférieure toute sa vie. Quand Ann Widdecombe dit qu’une femme ne peut représenter Jésus ni un homme la Vierge Marie, elle dit qu’aux hommes revient la divinité, puisque Jésus est homme et dieu, et qu’il fait partie de la sainte Trinité, tandis que la Vierge, si elle fait l’objet d’un culte, n’est qu’humaine, donc subalterne par rapport à un dieu.

En parlant avec une étudiante en théologie rencontrée à Leuven, nous avons appris que les femmes pouvaient à présent remplir certaines fonctions de conseil exercées habituellement par les prêtres, sans pouvoir être ordonnées ni bien sûr servir la messe : un bon moyen pour l’Eglise de pallier le manque de prêtres, sans accorder aux femmes un statut égal à celui des hommes.

Je n’ai jamais considéré l’Eglise catholique d’un oeil très amical, à cause de son étroitesse d’esprit, de sa misogynie et de sa xénophobie – pourtant, le week-end dernier, je l’ai passé en compagnie de nombreux catholiques. Il y avait un jeu de rôles fondé sur la hiérarchie catholique : on pouvait aller de l’enfant de choeur (une fille) au pape (un homme), en passant par divers dignitaires, tous masculins. Tout en haut, il y avait Satan, seul capable de vaincre le pape, mais vaincu par tous les autres prêtres.

Il était pas mal, Satan ; il était joliment dessiné, et comme ça, en jugeant sur la tronche, il inspirait plus la confiance que Benoît XVI. Le diable, c’est celui qui divise, celui qui force à l’analyse ; Lucifer, c’est le porteur de lumière, celui qui éclaire les ténèbres. Le pape et le diable, au fond, ce sont deux entités complémentaires, qui ont besoin l’une de l’autre, qui se créent l’une l’autre.

Je rêvassais ainsi en entamant une conversation sur la religion avec un catholique fervent et philosophe – comme quoi, on peut être pratiquant et réfléchir – qui me parlait d’un fait divers au Canada : des Sikhs avaient dû être hébergés dans une église catholique. La question s’était posée : fallait-il enlever la croix ? En fin de compte, elle le fut.

« J’ai approuvé ce geste » dit-il « avant de réfléchir. Et je me suis rendu compte qu’il était mauvais. On enlève trop de symboles. Ce qu’il aurait fallu faire, c’est suspendre d’autres symboles au mur, ce qu’il faut faire au lieu d’effacer des symboles, c’est d’en rehausser davantage. Je suis catholique fervent mais mon meilleur ami est hindou, nous avons grandi ensemble et je connais bien les symboles de sa religion. Ce à quoi je crois, c’est à une société oecuménique, où toutes les religions pourraient cohabiter. »

Effectivement. Les symboles nourrissent l’imaginaire, pour le meilleur et pour le pire ; les êtres humains ont besoin d’une vie spirituelle, qu’ils se définissent comme athées, agnostiques ou religieux. Cela dit, on n’arrivera pas à une société oecuménique sans faire preuve de tolérance, c’est-à-dire en essayant d’éliminer l’orgueil, l’avidité hégémonique, et ce vieux réflexe de se regrouper en un petit clan forcément meilleur que celui des voisins.