Résumer Proust en quinze secondes

(D’après le sketch des Monty Python, The All-England Summarize Proust competition, en anglais)

1) Le narrateur se souvient de son enfance et de son accession à l’âge adulte ; alors qu’il reprend ces souvenirs, il comprend mieux la société et les autres, et sa vocation d’écrivain peut enfin s’épanouir.
2) Le narrateur, enfant sensible et trop attaché à sa mère, devient un adolescent dominé par ses rêves charnels et amoureux, jusqu’à séquestrer l’objet de sa passion. La fuite de son aimée est aussi irrémédiable que possible.
3) Le narrateur découvre les rouages de la bonne société, notamment le pouvoir de la sexualité, semblable à la reproduction des fleurs : à la fois visible à tous et cryptée, impérieuse, étonnante, irrésistible.
4) Le narrateur fait son éducation d’artiste en devenir, retraçant les destins d’un grand musicien, d’un grand écrivain, et d’un grand peintre, sans oublier le contre-exemple de l’amateur d’art qui n’aura jamais réussi à écrire.
5) Le narrateur nous donne à voir les implications sociales de l’affaire Dreyfus, ainsi que les visages cachés (doubles, triples) des membres de la société, des salons aristocratiques au petit personnel hôtelier.

On peut sans peine en trouver cinq autres, et encore cinq autres. Mais le fait est, il est impossible de résumer TOUT Proust en quinze secondes…

PS : Dau, du blog à la recherche, écrit « On ne porte pas du Chanel pour se rendre aimable. On porte du Chanel pour être soi, pour avoir raison… » Dau a souvent raison, surtout sur les relations dans Proust, ici et .

Casque de feu

Je l’ai rencontrée la première fois vers l’âge de 11 ans, elle m’a fascinée. J’ai repensé à elle, bien longtemps après, déçue par des histoires que j’adore mais où les femmes sont des potiches ou sont sempiternellement cantonées à l’arrière-plan. Je l’ai redécouverte vingt ans après, après l’avoir cherchée sur la base d’un souvenir vague, et elle m’a à nouveau enchantée.

Elle, c’est Aérine, l’héroïne de Casque de feu, un roman de Robin McKinley. Le titre et la couverture française sont volontairement ambigus sur le sexe du personnage principal, tout comme le titre et la couverture de l’original, en anglais (The Hero and the Crown). Forcément, car si les petites filles lisent des histoires dont le héros est une fille ou un garçon, les garçons, c’est bien connu (ça leur est bien inculqué, surtout), ne lisent pas d’histoire dont une fille serait l’héroïne…

Aérine est fille de roi, mais sa position à la cour de son père est précaire, car sa mère appartenait au peuple des ennemis héréditaires du royaume. Elle s’ennuie parmi des courtisans qui la détestent. Un jour, elle retrouve la recette d’un baume anti-feu dans un livre de chroniques historiques et décide de s’en servir pour combattre les dragons…

Casque de feu est un roman essentiel pour de nombreuses raisons :

1) on ne le lâche pas, entre péripéties et sens de l’humour de l’héroïne.

2) il enseigne (ou rappelle les vertus de) la persévérance. Dans la première partie, Aérine est une ado qui se cogne aux meubles et ne sait pas quoi faire d’elle-même. Dans la deuxième, elle tue des dragons et s’impose comme une femme et une guerrière de toute première classe. La différence est énorme mais pas surprenante, parce qu’on l’a suivie dans ses longues séances d’entraînement. Elle n’accomplit pas de grandes choses parce qu’elle est « douée ». Elle s’entraîne pendant des heures, jour après jour, en ignorant les courbatures et les ampoules.

3) il y a une superbe histoire d’amour, qui n’a pas perdu de sa force ni de son originalité.

J’ai relu Casque de feu en l’analysant scène par scène, pour mieux comprendre comment l’histoire s’articulait. Loin de montrer certaines faiblesses ou de désenchanter l’histoire, au contraire, ce procédé m’a donné l’impression d’analyser de près les rouages d’une mécanique exceptionnelle.

Le Proustomètre

Je lis régulièrement le « flogomètre » du blog « Flogging the Quill » : un auteur soumet au blogueur le premier chapitre de son manuscrit. Le blogueur se met alors à la place d’un éditeur type : il est huit heures du soir, j’ai encore une pile de manuscrits à lire, j’ouvre le tien, je lis la première page, ai-je envie de la tourner pour lire la suite ?

Si oui, le blogueur fait des compliments précis. Dans le cas contraire, il donne des critiques constructives.

Souvent, en lisant les conseils prodigués, je me demande comment le blogueur aurait réagi face à Marcel Proust.

Marcel Proust qui a reçu ce refus bien senti d’Alfred Humblot, directeur d’Ollendorf, au moment où il démarchait les éditeurs : « Je suis peut-être bouché à l’émeri, mais je ne puis comprendre qu’un monsieur puisse employer trente pages à décrire comment il se tourne et se retourne dans son lit avant de trouver le sommeil. »

Non, la grande mode actuelle du début dans le vif de l’action n’aurait sans doute pas été favorable à Marcel Proust. Sa description des salons mondains et son attention portée au moindre détail, révélateur des êtres et des différences de classe, aurait sans doute été mal vue, et que dire de ce narrateur aimant une femme qui est visiblement un jeune garçon ? Non, ce genre de transposition aurait été jugé comme une stratégie d’évitement des plus malvenues.

Pourtant, j’ai l’impression que les lecteurs assidus de Proust constituent comme une sorte de chapelle. Il y a ceux qui ont lu A la recherche du temps perdu, qui sourient quand on la cite, et ceux qui ne la connaissent pas. Ce n’est pas vraiment une question de snobisme, mais presque de religion.

En effet, les péripéties survenant dans ce roman gigantesque, s’ils ont l’air quotidiens (le narrateur marche dans les rues en revenant d’un dîner chez les Guermantes, il est couché et attend qu’Albertine vienne le rejoindre, etc.), prennent un tel relief qu’ils deviennent les éléments d’une messe : comme chaque célébration religieuse suit un chemin immuable et semé d’étapes du rituel, la lecture de Proust déroule ses péripéties, chacune porteuse d’une révélation.

Améliorer son anglais en lisant des histoires

Bien sûr, il y a le projet Gutenberg, bien pratique quand on cherche une citation (ou Google Books), mais il y a aussi ce site :  Fifty-two stories, qui contient des nouvelles d’auteurs anglophones et en bonus, des citations d’écrivains telles que  celle-ci, de Neil Gaiman : « A short story is the ultimate close-up magic trick — a couple of thousand words to take you around the universe or break your heart. » (« La nouvelle est le plus perfectionné des tours de prestidigitation : quelques milliers de mots vous feront parcourir l’univers ou vous briseront le coeur »).

De l’action, de l’aventure, un petit chien : recette d’un best-seller

Un des plus grands succès de librairie du 19ème siècle en Occident s’est écoulé à un million d’exemplaires pirates aux Etats-Unis, mais a également réussi à enrichir son auteur et à inspirer cette réflexion ironique à son éditeur : « J’ai du mal à imaginer ce qu’il advient de tous les exemplaires que je fais imprimer. Je me dis souvent que les gens les mangent. »

Ce livre, à sa sortie, a été qualifié de danger pour les lettres britanniques et de signe manifeste de la décadence de l’éducation. Les critiques l’ont déclaré vulgaire, inégal, mal écrit. A se demander s’il ne faut pas regarder d’un autre oeil Musso et Marc Lévy (quoique).

Aujourd’hui encore, il se vend très bien et a inspiré plusieurs adaptations cinématographiques ainsi qu’une variation romanesque.

Et il raconte… l’histoire de trois amis, plus leur chien (un fox-terrier roublard), qui décident de partir en vacances sur la Tamise. Ils sont jeunes, ils sont célibataires, et ils sont gaffeurs : Trois hommes dans un bateau (sans parler du chien), de Jerome K. Jerome.

Ce qui est étonnant, c’est la modernité du livre. On a l’impression de connaître ou de reconnaître les personnages, avec tous leurs travers (paresse, mesquinerie, entêtement) : ces jeunes londoniens du 19ème ressemblent à s’y méprendre à l’archétype du mâle moyen du 21ème avec ses amis, sympathique mais parfois un peu bête. Le récit de l’auteur va jusqu’à évoquer la série How I Met Your Mother, avec son héros sentimental, son rythme enlevé et ses situations de la vie quotidienne grossies jusqu’à une extravagance hilarante.

Les critiques d’origine ont détesté les envolées philosophiques et poétiques du roman ; pourtant, même si l’on admet que l’auteur les a écrites au premier degré, elles se concluent toujours sur une rupture très réaliste, soit un effet comique garanti qui montre bien que ce dernier ne se prenait pas trop au sérieux.

L’auteur lui-même n’était pas spécialement joyeux : de caractère mélancolique, ayant vécu une enfance pauvre auprès d’un père prédicateur laïc, il se sera de plus infligé une pratique du métier de comédien avant de se tourner vers le journalisme et l’écriture. S’il a écrit quelques oeuvres comiques, il aura rédigé davantage d’ouvrages graves, dont le roman au titre éloquent Tous les chemins mènent au calvaire.

A l’origine, Trois hommes dans un bateau était censé être un guide de voyage tout à fait sérieux sur la Tamise. Ecrit au retour de son voyage de noces en bateau sur ce même fleuve, il met en scène trois personnes réelles, soit lui-même et deux de ses amis, et un personnage imaginaire mais loin d’être secondaire : le chien.

Trois hommes dans un bateau est devenu l’une de ces oeuvres qui, grâce à leur succès, deviennent petit à petit des classiques, c’est-à-dire qu’ils s’inscrivent dans la culture d’un pays et se taillent une place dans l’imaginaire d’un nombre incalculable de gens. Et les circonstances de son écriture ? D’une simplicité déconcertante :

« J’en suis venu à penser – allez savoir pourquoi – que je pouvais être fier de mon ouvrage. Pourtant, je me rappelle à peine l’avoir écrit. J’ai seulement le souvenir d’un jeune homme qui baignait alors dans un contentement de soi aussi béat qu’inexplicable. C’était l’été, et Londres est si belle en été ! Par la fenêtre de sa chambre de bonne, ce jeune homme voyait la cité voilée d’une brume dorée. La nuit, les lumières scintillaient à ses pieds, et c’était comme s’il se fut tenu penché sur le trésor d’Aladin. Cette saison-là, je ne quittai pas ma table à écrire ; il me semblait d’ailleurs que ce fût la seule chose à faire. » (ici)