L’objet du scandale de mon été 2009 : un short.

Par une belle journée ensoleillée, très ensoleillée, nous quittons Mahdia. Rodrigo voit un journal qui fait ses gros titres sur la chaleur : “Tunis, capitale du C’hili !” et le prend en photo par fierté chilienne. Le c’hili signifiant ici “piquant, épicé”.

Nous attendons le bus. Il fait chaud. Pas d’endroit où s’acheter à manger dans les environs. Nous ne savons pas à quelle heure le bus arrive, donc nous ne pouvons pas trop nous éloigner : il y en a un ou deux par jour. Nous n’avons rien sur nous, sauf quelques pâtisseries collantes que nous mangeons. J’ai mis un pantalon long en coton assez épais et je le regrette – mon autre pantalon fin est sale.

Enfin, le bus arrive. Il doit nous emmener jusqu’à Sousse. En face de nous, une jeune fille travaille consciencieusement son espagnol. Nous nous endormons, assommés par la chaleur.

En descendant à Sousse, je sens que ça ne va pas : sensation de faiblesse, tête qui tourne, mais je n’ai aucune envie de m’évanouir. Rodrigo me conseille de me changer pour mettre un short “après tout on est à Sousse, c’est touristique, ensuite on va à Tunis, la capitale, il n’y a pas de raison pour qu’on te regarde de travers.” J’opine devant ce raisonnement et vais me changer dans un restaurant climatisé – ouf – avant que nous ne déjeunions – re-ouf.

Nous prenons le train vers Tunis. Je mets un foulard sur mes jambes et Rodrigo dort sur mes genoux dans l’indifférence générale.

A Tunis, tout change. Les hommes, surtout d’âge mûr, me regardent avec haine. Ensuite, ils regardent Rodrigo avec haine. Ils sont nombreux. Ils ne disent rien, mais l’ambiance est pesante.

Il y a une grande différence entre la Tunisie touristique et les autres endroits du pays : en zone touristique, une femme peut se promener comme elle veut, et même aller toute seule à la plage et se baigner en bikini, des amoureux peuvent se bécoter autant qu’ils veulent, mais dans le reste du pays…

Nous filons jusqu’à l’hôtel, qui selon le guide touristique était désagréable avec les couples mixtes non mariés. Nous nous sommes interrogés : non mariés, c’est sûr, mais mixte ? Comme l’Italienne nous l’a recommandé, nous avons décidé de tenter le coup. Et nous y sommes très bien accueillis. C’est notre dernière nuit en Tunisie. C’était la première fois que je reprenais des vacances de plus d’une semaine et qu’en plus, je faisais un voyage, depuis bien longtemps.

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Dis, t’as quoi là sur le front ?

Notre visite guidée de la Tunisie s’achève à Kairouan, une des villes les plus pieuses du monde musulman. Nous faisons nos adieux à Mokhtar ; demain, Ivan et Veronica repartent pour leur hôtel à Monastir, où ils passeront leur dernier jour de vacances, et nous repartirons de notre côté.

Dans les rues, on croise des hommes avec une marque sur le front : un cal dû à leurs prosternations fréquentes sur le tapis de prière.

Dans le vieux quartier de la ville, nous remarquons des portes avec trois heurtoirs : l’un était réservé aux enfants, l’autre aux hommes, le dernier aux femmes. Selon le bruit, une personne différente venait répondre à la porte.

Kairouan est la première ville sainte du Maghreb et un lieu de pèlerinage. La grande Mosquée est l’une des premières à avoir été construites : elle date de 670, soit l’an 50 après l’Hégire. Elle abrite un cadran solaire sophistiqué et de nombreuses salles de prière réservées aux fidèles.

Notre guide nous explique l’histoire du lieu et les principes de base de la religion islamique.

– Et vous savez qui était le premier musulman ?

– Mahomet ?

– Non. Adam.

Il attend quelques secondes, content de son petit effet, et poursuit :

– Parce qu’Adam croyait en un seul Dieu ; il était monothéiste. Tout homme monothéiste peut être musulman.

Nous faisons un “aaaah” poli et soupçonneux. Le guide :

– Et puis les religions n’existaient pas à l’époque, mais Adam était monothéiste, alors il aurait pu être musulman.

Je mets les pieds dans le plat :

– Et alors, il y a un paradis pour les femmes ?

– Il y a un paradis pour tout le monde, voyons.

Luc Skywalker mangeait-il des merguez ?

George Lucas, alors jeune réalisateur, est venu en Tunisie tourner les trois premiers volets de La Guerre des Etoiles. Découvrant le village de Tataouine, et ses petites maisons, il décida de nommer sa planète Tatooine et de garder l’architecture lunaire – murs blanchis à la chaux, portes et fenêtres aux angles arrondis – en y ajoutant simplement quelques tuyaux évoquant des systèmes mystérieux et sophistiqués.

Les décors sont restés tels quels. Nous entrons dans les maisons désertes ; la tête de l’un dépasse d’une fenêtre, l’autre d’une porte, nous ressemblons à des lapins qui sortent de leur terrier. Et bien évidemment, nous prenons une série de photos où nous rejouons la grande bataille entre Luc et Darth Vador à l’épée laser, sauf que là on a des stylos.

Sur les murs du café où nous faisons une pause, nous remarquons plusieurs symboles dessinés au mur – l’empreinte d’une main à l’entrée, des animaux stylisés aux formes anguleuses, un double trident. Le dernier signe, je le reconnais, il apparaît partout aux alentours de mon immeuble à Paris. Des appels des vendeurs aux symboles, ce voyage m’instruit, en fin de compte, sur mon propre quartier.

En voiture vers l’hôtel, nous traversons une ville. “Ici” nous dit Mokhtar “c’est la ville des femmes. Les hommes travaillent quasiment toute l’année à l’étranger, ils ne reviennent que deux mois sur douze.”

L’après-midi, nous nous rendons dans le désert, dans un autre lieu de tournage de la saga. Le décor est resté tel quel, devenant un lieu de tourisme supplémentaire ; cette fois-ci les maisons sont rondes, mais à l’intérieur il n’y a que quelques poutres en bois, et toujours des tuyaux qui ne mènent nulle part. Un décor de cinéma, en somme, impressionnant sur pellicule, fragile et artificiel dans la vraie vie.

Dans les maisons de la planète Tatooine, les gens mangeaient des nourritures extraterrestres ; dans la vraie vie, il est probable que Luc Skywalker lui-même, assis entre le chef opérateur et l’éclairagiste, se soit régalé de merguez. Et de couscous. Ou peut-être, le visage grave, pleurant l’Amérique en son for intérieur, ne se nourrissait-il que de hamburgers-frites pour maîtriser la Force.

Nous nous retrouvons à regarder le coucher de soleil sur les dunes. Après avoir épuisé toutes les plaisanteries possibles sur La Guerre des Etoiles et sa parodie, nous nous taisons. Le vent souffle et déplace le sable. Des dunes à perte de vue. Aucune vie. Il y a quelque chose d’inquiétant et de morbide tout à coup, loin du calme et de la beauté imposante de notre dernière visite – la solitude et l’indifférence du désert devient angoissante. Et puis l’un d’entre nous bouge, raconte une histoire; le moment est passé.

La divorcée de Tozeur

Premier arrêt de notre deuxième journée avec notre guide : Tozeur, puis Douz, qui serait ainsi nommée “parce que les Français avaient donné des numéros aux villes, onze, douze, treize, et après leur départ Douz est restée appelée comme ça” selon l’un des habitants du lieu. Les deux villes sont au bord du désert, suivant cette ligne invisible qui marque la frontière du Sahara.

A Tozeur, nous faisons un petit tour de la place principale, puis nous asseyons à la terrasse d’un café.

– Dans le Sud, c’est beaucoup plus traditionnel que dans le Nord, nous explique Mokhtar. Dans le Nord, les femmes travaillent, certaines sont même ministres… Dans le Sud, ce n’est pas comme ça. La famille choisit qui la fille va épouser. La fille doit obéir. Elle doit rester à la maison. Souvent, le mari ne lui donne aucun argent, même pas pour faire les courses. Il s’occupe de tout ça lui-même.

– Mais elles sont malheureuses ?

– Oui, mais qu’est-ce qu’elles peuvent faire ?

– Et dans le Nord, ils en pensent quoi ?

– Ils pensent que les gens du Sud sont arriérés.

– Et les gens du Sud, ils pensent quoi des gens du Nord ?

– Ils pensent qu’ils sont fous.

Dans le groupe, nous sommes deux Occidentales, non voilées, habillées en pantalon large – aucun regard insistant, aucune manifestation d’hostilité. Mais aussi, nous sommes avec des hommes, dont Mokhtar qui connaît des gens dans le coin. Quelques hommes viennent s’asseoir à notre table, saluent Mokhtar, parlent avec lui ; il nous les présente, et au bout de quelques minutes, l’un d’eux nous invite à dîner chez lui, puis à aller au mariage de son cousin.

C’est ainsi que nous nous retrouvons à méditer l’achat de viande pour remercier nos invités : laquelle est la meilleure, viande de chevreau ou viande de chameau ? Notre choix se porte sur la viande de chevreau, mais le boucher est fermé. Tant pis, nous donnerons l’argent à Mokhtar, qui leur achètera de la viande la prochaine fois qu’il les reverra.

Nous passons d’abord à la maison des mariés, pleine de monde : les gens dansent, une femme fait une démonstration au centre d’un cercle, une petite fille me dit un “Alla” aux voyelles claires et s’amuse de ma réponse maladroite. Les festivités vont se poursuivre ailleurs, plus tard, après le dîner.

Nous nous retrouvons donc chez la famille : les parents, les fils encore non mariés, un fils marié et sa femme, et la fille… Divorcée.

Le divorce est extrêmement rare ici et la fille, apparemment, a de la chance d’être autorisée à sortir de chez elle pour aller au mariage.

Tout le monde s’est déjà préparé pour la fête, et nous mangeons un plat délicieux à base de larges fèves et de semoule épaisse – faite maison – dans la cour intérieure où une télé a été installée. Un feuilleton passe, nous regardons l’épisode en buvant du Coca. L’ambiance est détendue, nous échangeons des plaisanteries… Puis c’est l’heure de retourner au mariage.

Sur le chemin, la jeune divorcée me raconte son histoire : elle est restée mariée trois mois. Elle aura passé un mois avec son mari, deux mois avec sa belle-mère – le mari travaille à l’étranger. Elle ne pouvait pas vivre comme ça. Elle espère trouver l’amour.

En arrivant, les hommes et les femmes se séparent : et nous nous retrouvons dans la chambre d’une des invitées, qui se maquille et sélectionne minutieusement des vêtements dans son vaste dressing. Les autres bavardent, essayent ses fringues, rigolent.

Nous finissons par nous rendre toutes à la fête ; là encore, les femmes et les hommes resteront séparés. Une jeune fille me raconte qu’elle va aller étudier l’anglais à l’université dès la rentrée prochaine, et qu’elle est assez heureuse : le niveau est élevé, elle le voit bien avec son frère qui y est depuis l’année dernière, et son père tient beaucoup à ce qu’elle réussisse, c’est lui qui a insisté à ce qu’elle poursuive ses études… Je la rassure et lui donne les conseils que je peux : oui, elle ira étudier dans une autre ville, mais elle va rencontrer beaucoup de gens, et puis l’important c’est de travailler régulièrement…

Nous nous interrompons quand le spectacle commence. Les hommes jouent du tambour pendant que d’autres nous impressionnent par leur virtuosité en dansant avec un bâton.

La future étudiante me désigne Rodrigo, qui regarde la danse face à nous, du côté des hommes.

– C’est lui, ton ami ? Il a un bandana, c’est drôle les hommes qui portent un bandana sur la tête.

L’histoire du bandana, c’est un jeu entre nous : “si toi tu dois te couvrir la tête, je vais le faire aussi, par solidarité” a-t-il déclaré avant le départ. Je lui ai donc donné un bandana vert. Depuis, il a découvert l’aspect pratique de la chose, qui lui sert à discipliner ses cheveux trop longs, et le porte plus souvent que moi ; d’ailleurs, même si la majorité des femmes sont voilées, une touriste n’a absolument pas besoin de porter un foulard en Tunisie.

On nous appelle du côté des hommes : nous allons rentrer, la route est longue demain. Et le programme bien différent.

Nous allons voir les lieux du tournage de Star Wars. Ou : comment les maisons berbères traditionnelles de la ville de Tataouine sont devenues, à l’aide de deux ou trois bouts de tuyaux en plastique, Tatooine.

Entrée dans le désert

En route vers l’oasis Ksar Ghilane, qui sera notre porte d’entrée dans le sud, nous discutons avec le guide. Il s’arrête acheter des pastèques pour les donner à une famille qu’il connaît, qui vit une existence semi-nomade dans le désert, et qui est très pauvre. La générosité, ou l’aumône, est l’un des cinq préceptes de l’Islam, et la plupart des gens que nous aurons rencontrés en Tunisie l’appliquent très sérieusement.

– Ils ont neuf enfants, et ils vivent de pas grand-chose. Mais ils ne veulent pas quitter le désert. Les gens du désert sont comme ça ; un jour le président a fait construire une ville, avec des maisons, une école, un hôpital, mais personne n’est venu y vivre. Ils préfèrent ne rien avoir, et vivre dans le désert. C’est tout ce qu’ils veulent.

Enfin, nous arrivons à Ksar Ghilane ; les guides courent vers nous parce qu’il est tard et qu’il faut partir tout de suite pour être rentrés avant la nuit. Nous nous faisons emmailloter le visage dans des chèches (sauf moi, qui ai prévu des grandes étoles) et nous faisons placer sur des dromadaires.

Le mien, est le plus petit du lot ; il est aussi le plus jeune. C’est un adolescent. Or, l’adolescent, du dromadaire à l’humain en passant probablement par la souris, a son petit caractère. Il est fier et insoumis, et s’il sent la nervosité du cavalier, il devient encore plus nerveux. Manque de chance, je suis nerveuse quand je monte à cheval, ou en l’occurrence à dromadaire. L’animal s’assied pour me laisser monter, je monte, il se lève, j’ai déjà le vertige, je suis nerveuse. Il piaffe et blatère. Les autres s’installent tranquillement sur leurs montures ; un touriste japonais a déjà sorti son appareil photo, Rodrigo a déjà sympathisé avec tout le monde.

Je pense que rien de tout cela n’est grave. Je pense que depuis des milliers d’années, des hommes ont monté des dromadaires ; je pense que les nomades voyagent des heures à dos de dromadaire. Je pense que moi, touriste occidentale peu habituée et un peu tendue, je devrais bien m’en sortir pendant cette randonnée d’une heure avec un guide, tout de même, et qu’au retour je serai une vieille routarde des excursions à dos de dromadaire, que je réclamerai des choses plus difficiles à faire, des voyages à dos d’éléphant, que sais-je. En attendant, j’enroule deux fois les rênes en ficelle bleue autour de mes doigts et je serre le pommeau de toutes mes forces.

Nous partons. Je tente de trouver mon équilibre en épousant les déhanchements de l’animal, puis en les contrebalançant. C’est difficile. D’autant plus que nous grimpons plusieurs dunes. Et dans le désert, des dunes, il y en a. Les dromadaires s’arrêtent souvent pour grignoter quelques rares plantes. Nous sommes tous silencieux, sauf Rodrigo, qui lance des blagues en espagnol sur son aisance à dromadaire, faisant rire les autres ; il se tourne vers moi. « Mais ! Tu as l’air effrayée ! Oooh…. » Il prend une photo. Et moi qui pensais avoir l’air stoïque.

Enfin, nous arrivons en vue de notre destination finale : les ruines d’une forteresse romaine. Le soleil se couche. Des hommes ont vécu ici il y a des milliers d’années, se sont battus contre les nomades. Aujourd’hui, les ruines sont à moitié ensablées et nous y retrouvons d’autres visiteurs, nous passons quelques minutes à bavarder, à prendre des photos avec ou sans chèche, dans le silence. Les dromadaires sont assis, sauf le mien, qui reste debout ; je crois que c’est un bon résumé de sa personnalité, c’est le dromadaire qui prend sa pause debout, le menton relevé, le regard plein de défi, prêt à blatérer à vous en transpercer les tympans si on veut le forcer à aller contre sa volonté.

Très vite, notre guide nous prévient qu’il faut repartir. Je regarde mes mains, écorchées à force d’avoir trop serré les rênes. Je me rends à l’évidence : je n’apprécierai pas le retour en chameau, et comme le guide s’en rendra compte, il ne demandera pas aux chameaux d’aller plus vite, ce qui pourrait amuser les autres cavaliers. Je décide donc de lui dire que je rentre à pied, histoire d’avoir le plaisir de marcher pieds nus dans le sable, en soulignant bien que ça n’a rien à voir avec ma monture mais juste avec moi, au cas où il aurait eu des velléités de punir la bête. Il accepte sans problème. Nos amis décident aussi de faire le trajet à pied, pour l’expérience, et se déchaussent également.

C’est ainsi que nous rentrons à la nuit tombante, marchant dans le sable tiède, admirant le balancement des dromadaires, heureux de nous dégourdir les jambes après des heures de voiture.

– C’est joli, le désert, me dit mon guide pour engager la conversation.
– Oui, c’est très beau.

Sensible à la nuance, il m’apprend un peu d’histoire :

– Ksar, c’est pour indiquer que c’était la demeure d’un clan. Ksar Ghilane, c’était la demeure du clan Ghilane. Il y en a bien d’autres dans le désert.

Le désert s’étend à perte de vue. Le vent souffle et éparpille les dunes. La lune se lève. Nous rentrons.

– Et si nous allions dîner avec Moktar et ses amis ?
– On va peut-être les gêner… Ils ont sûrement des choses à se raconter…

Nous dînons donc dans cet oasis avec restaurant, piscine et tentes climatisées.

En route pour Ksar Ghilane

A 8h du matin, nous grimpons dans la voiture du guide, un 4×4 portant la devise « Dieu est grand » en arabe et en japonais. Mokhtar, le guide, mange une pâte brune dans un petit récipient en plastique. C’est un petit déjeuner tunisien à base de céréales et de miel, le genre qu’on ne trouvera jamais au buffet d’un hôtel…

– Ne perdons pas de temps. Nous avons 650 km à faire aujourd’hui, dit-il et nous partons.

En chemin, j’en profite pour lui demander :

– A quoi correspondent tous les bâtiments avec un 7 ?

Nous en avons vu un dans chaque ville, chaque village, même le plus minuscule.

– C’est pour commémorer le 7 novembre 1987, le jour où monsieur Ben Ali est arrivé au pouvoir.

– Aaah….

Nous nous enfonçons dans le désert. Ce soir, nous ferons halte à Ksar Ghilane, une des plus grandes oasis du Sahara en Tunisie – quand on entre dans le désert, les frontières deviennent plus floues.

Sur la route, nous croisons des petits garçons qui attendent près d’un seau : ils vendent des amandes fraîches, un délice.

A l’heure du déjeuner, nous passons dans la grande-rue d’une ville où chaque maison arbore une tête de mouton coupée et placée sur une pique. Nous nous arrêtons dans un restaurant et négocions l’achat d’un kilo de chevreau.

Ce fut l’occasion de faire une petite mise au point linguistique et de préciser au boucher que pour nous « un kilo de chevreau » signifiait « un kilo de viande de chevreau ». Le cher homme avait compris « cinq cent grammes de viande et le reste en graisse et en os » qui après tout, provenaient du chevreau.

Quand notre plat arrive, nous constatons que la réduction de la viande à la cuisson n’est pas un mythe et qu’elle s’est appliquée plus fortement dans ce restaurant qu’ailleurs (des conditions physiques particulières peut-être ?). Le guide, mécontent, enguirlande le patron en arabe, et nous partons, le ventre à peu près plein.

En arrivant à Ksar Ghilane, il est prévu que nous fassions une promenade en dromadaire : nous irons, au coucher du soleil, vers des ruines romaines.

De Monastir au désert

Après avoir voyagé en louage jusqu’à Sousse, puis Monastir, nous partons en quête de l’Hôtel de la Plage, situé tout simplement… juste au-dessus de la plage de Monastir.

C’est notre première incursion dans la Tunisie des touristes, celle qui rapporte plus du tiers du revenu national, celle qui appartient en grande partie, selon la rumeur, à la femme du président Ben Ali.

Nous arrivons dans une petite ville agréable, avec des remparts assez bien entretenus mais bancals. Le souk est vaste et contient des boutiques… Rien à voir avec le souk de Bizerte, qui était plutôt la vieille ville avec des rues tranquilles, des maisons et des échoppes à la porte ouverte, où l’on apercevait un artisan en train de travailler dans la fraîcheur du soir, une famille qui allait se réunir pour dîner devant la télévision…

Ici, les boutiques sont pleines et les commerçants sont à l’aguet, mais pas trop pressants. Demain, nous allons rejoindre des amis de Rodrigo pour commencer un circuit qui nous emmènera dans le sud du pays : dans les villes et dans le désert.

Nous avons du mal à trouver l’hôtel, pas parce qu’il est mal indiqué, mais parce que nous avons du mal à le croire : oui, il est juste au-dessus de la plage.

Après avoir descendu un petit escalier, éberlués avec nos valises, nous nous retrouvons à la réception où un vieux monsieur très gentil nous fait bon accueil parce que nous sommes Français.

– Mon professeur de géographie était Français. Lui c’était mieux qu’un professeur. C’était un vrai maître ! Je me souviens encore de lui, quand il était content de notre travail…

Le lendemain matin, après avoir fait une promenade furtive sur la plage, nous prenons nos valises et nous postons devant l’hôtel : comment allons-nous reconnaître Ivan et Veronica au milieu de toutes les voitures ? Dans un gros 4 x 4 noir, deux personnes nous sourient et nous font signe : c’est bien eux. Le voyage dans le sud peut commencer.

Vive les louages

En Tunisie, on peut voyager en taxi partagé ou louage. Les véhicules peuvent recevoir 8 personnes et ne partent jamais à heure fixe : ils attendent que leur voiture se remplisse suffisamment (à 6 ou 7 personnes, on peut partir ; mais si on n’est que 2 et qu’on se sent disposé à payer assez pour compenser le nombre de passagers manquants… Le conducteur ne va pas se plaindre).

Un louage peut se remplir en quelques minutes. Ou pas. Dans la gare des louages, un grand parking carré, les conducteurs répètent le nom de leur destination, très vite, assez fort, en ouvrant à peine la bouche. Leurs voix se mélangent sans se couvrir. La sonorité m’est familière.

– SousseSousseSousseSousseSousse ! Lance notre conducteur, nerveux, une cigarette à la main.

Je sais pourquoi j’ai l’impression d’avoir déjà entendu tout cela : sur les marchés du dix-huitième, les vendeurs à l’étalage font l’article de leurs marchandises de la même manière. Eux aussi viennent du Maghreb.

Pour aller de Jendouba à Sousse, nous avons attendu deux heures ; une heure dans le louage, une pause où nous prévenons le conducteur que nous allons déjeuner et que nous revenons, une discussion sur les options alternatives qui s’offrent à nous en les frites et la salade tunisienne (tomates, oignons, concombres en petits dés), une demie-heure d’attente entre une femme en robe colorée, un type qui a un coup de coeur pour Rodrigo et lui donne un petit livre de prières en arabe avec son adresse e-mail, des hommes en chapeau de paille.

Enfin, le louage est rempli, nous partons. Vu la durée du trajet, le conducteur ne peut faire qu’un aller et retour par jour ; mais vu le prix, il travaille beaucoup par rapport à ce qu’il gagne.

La conduite du louage illustre des idées novatrices et intéressantes en matière de sécurité routière : les limitations de vitesse sont une vue de l’esprit, doubler un autre véhicule, ça peut se faire en franchissant la ligne, mais aussi en haut d’une côte, et aussi quand une autre voiture arrive en face. Malgré cette conduite risquée, nous arrivons sains et saufs à Sousse. Là, le chauffeur propose de nous emmener à Monastir pour une somme très modique : un autre de ses passagers doit y aller. Nous acceptons, évidemment, et nous retrouvons à notre destination à la tombée de la nuit. C’est notre premier contact, depuis une semaine, avec la Tunisie des touristes.

La Royale

Six heures du matin : réveil. Nous allons visiter l’un des plus grands sites archéologiques de la Tunisie : l’ancienne ville de Bulla Regia, au nord-ouest du pays.

Le taxi qui nous emmène est sympathique, volubile ; il a une bonne cinquantaine d’années, voire la soixantaine et un petit garçon de huit ans est assis à côté de lui. Nous le complimentons sur le petit, qui nous adresse quelques mots en français ; il s’agit de son fils, et visiblement, c’est la prunelle de ses yeux.

La ville de Bulla Regia a été construite selon le modèle de villa romaine et selon l’architecture troglodyte des berbères, ou une adaptation intelligente à l’environnement : les maisons ont deux étages, l’un en surface et l’autre sous terre, plus frais, utilisé pendant les mois d’été. Un puits central de lumière et d’air est aménagé et la lumière est ainsi distribuée dans toutes les pièces (dont les plafonds ne vont pas jusqu’en haut). Les mosaïques romaines restent en excellent état ; il est d’ailleurs étonnant, dans cette Tunisie si pudique, de voir ces mosaïques et ces statuettes débridées exposées au regard des touristes, au Bardo, au musée d’El Jem et ailleurs.

Nous arrivons juste avant l’ouverture, et restons là à admirer le nid d’oiseaux perché au-dessus d’une poutre, et les quelques gouttes de pluie qui tombent. Le site ouvre à 9 heures. A 9h05, un homme arrive, ouvre le bureau, ferme la porte. A 9h20, nous achetons nos billets.

A peine entrés sur le site, une guide nous propose ses services : pendant une heure, elle nous explique l’histoire de la ville, l’origine africaine du nom Bulla et le qualificatif plus tardif de Regia, la royale, donné par les Romains.

Le Guide du Routard propose une anecdote charmante sur le site « Il est vrai qu’on ne devait pas s’y embêter. N’a-t-on pas découvert, dans le temple d’Apollon, un squelette de femme portant un panneau gravé ainsi : adultère, courtisane, punis-moi, je me suis enfuie de Bulla Regia ? » Ah ça, on a le sens de l’humour, au Guide du Routard. L’histoire de cette pauvre femme m’a hanté plusieurs jours.

Je ne demande pas à la guide si l’anecdote est vraie ; elle nous pilote dans le site, ajustant son voile semi-opaque d’un geste élégant, nous fait franchir un petit ruisseau frais et bordé de végétation, et nous explique que la ville a disparu suite à un tremblement de terre. Rodrigo s’étonne : les tremblements de terre sont donc fréquents en Tunisie ? L’architecture locale ne prévoit absolument pas cette éventualité. Apparemment, les tremblements de terre sont réguliers, mais très espacés : tous les deux cents ans environ. L’architecture troglodyte des berbères serait épargnée, puisque pour détruire une maison berbère creusée à flanc de montagne… Il faudrait détruire la montagne.

Après que la guide ait passé une heure avec nous, nous nous promenons encore dans le site, qui est immense ; cependant, environ 90 pourcent restent encore à déterrer. Les fouilles sont interrompues, faute de crédit.

Quand nous cherchons un moyen de rentrer, nous tombons sur un car de touristes italiens. Nous demandons au chauffeur – qui ne parle pas français, mais italien – s’il peut nous ramener avec eux : il aimerait bien, mais ils vont à Tabarka, et nous devons aller à Sousse, soit à l’autre bout du pays. Finalement, nous trouvons un taxi, qui nous ramène à Jendouba, notre point de départ. Notre taxi est volubile, amusant, et charge plusieurs personnes sur le chemin, un peu comme un minibus. Nous demandons combien ça coûte : « Oh, mille dinars ! On va s’en occuper plus tard. » Nous payons le même prix que les autres, soit quatre dinars. Quand nous arrivons aux louages, et que nous trouvons la voiture qui part à Sousse, nous demandons le prix au conducteur : « Cent vingt dinars ? » Il le fait passer comme une blague, mais il aura tenté le coup ; et vu ce qu’il doit gagner, je ne l’en blâme pas. Suit une longue attente de deux heures pour que le louage se remplisse ; et nous faisons un long voyage de cinq heures de route vers Sousse, traversant le pays en largeur.

Premier contact avec la police tunisienne

Une fois installés à Aïn Draham, nous nous mettons en route vers son attraction principale : la forêt de chênes-lièges sur la colline, toute proche de la frontière algérienne. Emilie nous avait suggéré de nous déclarer au poste de police.
– L’Algérie est quand même en guerre civile depuis quinze ans. Pourtant, le pays est très riche. A la table de Jugurtha, qui est aussi proche de l’Algérie, on doit se déclarer au poste quand on y va et quand on en revient. Et vous savez, les contacts que j’ai eu avec les policiers ont toujours été très bons. Ils sont très aimables !
Eh oui, ce n’est pas un mythe, les Tunisiens sont aimables. Certains s’occupent d’être désagréables avec les femmes seules, surtout les Occidentales, forcément suspectées de se chercher un gigolo ; mais en règle générale, l’hospitalité et la gentillesse sont de rigueur, conformément à la sourate du Coran qui prêche la générosité (ou l’aumône envers les pauvres, selon l’interprétation ; chez les Tunisiens, cette attention aux autres est prise au sens le plus général possible).
Pleins d’énergie et de bonne humeur, en cette fin de matinée dans l’un des plus beaux endroits du pays, nous prenons donc un sandwich chaud avec des merguez et décidons de nous déclarer au commissariat tout proche. Nous expliquons notre cas au policier de garde qui nous écoute poliment sans avoir l’air de comprendre ce que nous voulons, au juste. Il s’excuse et va parler avec son supérieur. Puis il revient et nous annonce que le chef veut nous voir.
Intimidés, nous rentrons dans un bureau climatisé. Le chef porte un uniforme parfaitement repassé. Nous avons conscience de nos vêtements froissés, de nos chaussures de marche qui ont déjà bien vécu, de nos sandwichs qui commencent à dégager leur odeur dans le bureau impeccable.
– Donc vous êtes des touristes ? De quelle nationalité ?
– Français.
– Vous parlez l’arabe ?
– Non, juste le français.
– Et l’anglais, et l’italien, et l’espagnol.
Cette dernière phrase ajoutée pour éviter de passer pour des chauvins qui ne parlent que leur propre langue.
– Et vous venez faire quoi ?
– Nous promener dans la forêt.

Le chef se tourne vers moi. Je suis intimidée.

– Et lui, c’est qui ? C’est ton mari, ton collègue ?

Nous nous regardons rapidement. Ah, nous faisons moins les malins, nous qui sortons ensemble depuis quelques mois et qui partons en vacances ensemble pour voir comment ça va coller, nous qui défendons l’union libre une fois que nous avons un verre dans le nez.

– On est ensemble.

Nous avons parlé en même temps. Le chef comprend. Il ne dit rien, mais il comprend. Il n’approuve pas forcément. Il y a, pendant quelques secondes, un silence inconfortable.

– Bon.

Il ouvre grand les bras, avec un sourire.

– Eh bien allez-y !

Nous bredouillons « Vous êtes sûr, ah bon, merci beaucoup, c’est bon alors, bonne après-midi monsieur », et nous partons.

Sur la route, nous croisons une voiture : à l’intérieur, Patrick l’ornithologue, de retour de la forêt avec sa famille souriante et Yaya, qui a la réputation d’être un des meilleurs guides de la région. Ce dernier, en treillis militaire, nous rappelle en rigolant que la frontière algérienne n’est pas loin. Nous faisons notre promenade jusqu’en haut de la colline, espérant trouver, conformément aux indications, une fontaine à laquelle nous n’arrivons jamais. En haut, la vue est splendide sur le village et sur des champs ; tout est calme, seul un joggeur passe. Pas d’attentat terroriste, pas d’incident de frontière aujourd’hui. Il n’est d’ailleurs pas sûr qu’il y en ait jamais eu, ici.