Les filles du jiu-jitsu (1)

Au cours du jiu-jitsu, il y a peu de filles. Environ une pour deux garçons les bons jours. Les seules autres adultes, au nombre de trois, sont infirmières. Deux travaillent en milieu psychiatrique.
Quand j’arrive ce soir-là, l’une est en train de raconter sa vie à l’autre au vestiaire, pendant qu’elles enfilent leur kimono et leur ceinture, dont la couleur indique leur niveau.
— Et la dépressive qu’on a eue, agressive, triste, le psychiatre lui a prescrit un médicament qui a mis un mois à agir. Quand enfin ça a commencé à marcher, elle était vivable, mais le psychiatre a décidé de lui faire arrêter en pensant qu’elle allait mieux… Elle est redevenue comme avant… J’aurais pu le tuer, ce psy. Il est trop doux. C’est pas lui qui se tape les patients toute la journée.
L’autre acquiesce.
— Il l’a remise sous médicament dimanche, dimanche seulement. Avant elle est restée jusqu’à une journée à pleurer dans la salle commune, ça embêtait tout le monde, même elle. Elle est vraiment agressive, en plus… Et le nouveau patient qu’on a, aussi, celui qui a tenté de se suicider… Il avait préparé son coup depuis des mois, il s’est raté. Il a deux enfants.
Je demande à l’autre pourquoi elle a commencé à faire du jiu-jitsu.
— Mon père en faisait, ça avait l’air d’être un bon sport, et puis ça me sert avec les patients.
Évidemment.

Après la cérémonie de début du cours, nous courons pour nous échauffer. Le professeur nous demande d’enlever nos ceintures pour nous en servir comme d’une corde à sauter. Pendant un instant, on ne peut plus distinguer le grade de quiconque, et nous sommes tous en kimono blanc, comme autant de patients dans un hôpital psychiatrique, en pyjama et camisole de force.

Précision : le jiu-jitsu que nous apprenons au dojo sert à se défendre, à parer ou éviter les attaques, et à prendre le contrôle d’un agresseur. Il ne s’agit pas de casser la gueule aux gens, au contraire.

L’art de la douceur

Nous sommes alignés en face de la photo des maîtres japonais. Le prof de jiu-jitsu appelle un élève pour montrer l’exercice. Il appelle toujours les deux mêmes : ceux qui ont la ceinture bleue, le niveau juste au-dessous du sien. Cet élève-là est le souriant : il est heureux d’être là et d’aider le professeur. L’autre est le mélancolique. Le mélancolique sait ce qui l’attend, le souriant a toujours l’air surpris quand en moins de deux minutes, il se retrouve à plat ventre sur le sol, bras tordu, le genou du prof sur la face, en train de taper parce qu’il a mal. Au jiu-jitsu, on n’en fait jamais trop, d’où les signaux convenus pour indiquer la souffrance, qui marque l’arrêt immédiat de l’exercice.

Nous nous mettons par deux, les élèves de haut niveau allant chercher les moins formés pour leur apprendre la vie. Je n’ai jamais vu des gens prendre un tel luxe de précautions pour se taper sur la gueule. On se demande si on ne se fait pas trop mal, on égrène les situations d’agression sur des tapis mous. « Non, il faut prendre la main en dessous du pouce, comme ça, pour bien faire pression sur le poignet. Tu vois ? Oui, appuie, encore, oui, là je tombe, plus fort, aaaïe… »

Le jiu-jitsu n’est pas un art martial d’attaque, mais uniquement d’auto-défense. Littéralement, il s’agit de « l’art de la douceur » – douceur de tordre le poignet ou le bras, douceur d’appuyer les pouces à un endroit précis de la nuque qui fait très mal. Il est inutile d’avoir de la force, puisque l’on cherche à utiliser des points de bascule du corps – les articulations : poignets, coudes, genoux – et à retourner la force de l’adversaire contre lui.

On s’arrête toujours au stade où on a immobilisé l’adversaire. Dans la vraie vie, on gagnerait quelques secondes pour s’enfuir à toutes jambes. Le commandement du jiu-jitsu est d’ailleurs « Savoir se battre pour ne jamais avoir à le faire ». Pourquoi, comment ? En ayant l’air plus assuré… En ne dégageant pas une odeur de victime…

Au fur et à mesure que je le pratique, le jiu-jitsu m’apparaît en réalité comme un art proche des mathématiques : on recherche la formule. Les exercices partant de situations différentes aboutissent à un point déjà vu, où l’on prend le contrôle du poignet, du genou. On cherche à se mettre dans une situation où l’on connaît déjà la solution du problème. Et surtout, on cherche l’élégance. L’élégance est simple, mais pas évidente. Elle requiert le minimum d’effort. Mais parvenir au mouvement le plus simple, le plus rapide, le plus décisif, requiert en soi pas mal d’efforts.

Bref, depuis environ un mois, j’ai des petits bleus partout, des courbatures à cause des pompes de l’échauffement, un kimono un peu trop grand, et je cause de sagesse japonisante. Rodrigo est inquiet et je suis ravie : ma petite taille n’est plus synonyme de faiblesse. Bientôt, ce sont les armoires à glace qui devront avoir peur quand je marcherai seule la nuit dans les rues.