Le virus de la comédie : les aspirants comédiens

– J’ai plaqué mes études pour venir ici. J’étais sur le point de faire ma dernière année… J’ai quitté ma ville, mon pays, je suis venu à Paris et je veux faire du théâtre.

Nous sommes une bonne trentaine dans la pénombre, en train de regarder le jeune homme qui vient de faire cette déclaration. Il est grand, maigre mais pas dégingandé, il a des gestes souples.

Nous nous trouvons dans la salle d’un cours de théâtre, une institution mastodonte qui occupe plusieurs milliers de mètres carrés dans le dix-neuvième arrondissement. Nous sommes en période probatoire, ce qui signifie que nous allons suivre trois semaines de formation avant de passer l’examen d’entrée dans l’école.

Beaucoup d’entre nous ont changé de vie, par décision personnelle ou imposée. Il y a l’avocate qui fait une pause, l’ex-cadre qui a aussi été organisateur de soirées, celle qui a fait du théâtre, qui a eu peur de la précarité et a renoncé, qui y revient quand même. Il y a aussi deux filles de seize ans : une Israélienne calme et une jeune fille anxieuse de plaire, qui prend aussi des cours de danse et de chant et dont les parents aimeraient bien qu’elle soit une star. Il y en a quelques-uns qui s’accordent une pause et prennent des cours de comédie pour voir. La majorité veut en faire son métier.

Nous sommes en 2001, et j’ai renoncé à passer l’agrégation pour faire du théâtre. Pourquoi ? Parce que l’an dernier, je suis partie en Angleterre, en année sabbatique. Je voulais savoir si je pouvais me diriger vers l’enseignement. J’avais un emploi à temps partiel dans un lycée en tant qu’assistante de français, j’ai fait du bénévolat dans une école primaire, j’ai vraiment essayé. Et aussi, ça me démangeait, je voulais faire du théâtre, pour voir. C’a a été vite vu. Pas d’enseignement, mais besoin de monter sur scène. Et j’allais gagner ma vie comment, au fait ? Bonne question. A l’université, on nous avait présenté l’enseignement comme le seul débouché possible.

– Quand on fait du théâtre, on gagne quatre mille francs par mois, nous explique la prof de sa belle voix râpeuse. Et avec quatre mille francs par mois, on bouffe pas, ou alors de la merde.

Tout le monde écoute son discours sans broncher. Tout le monde sait qu’elle ne ment pas. Et pourtant, tout le monde veut continuer.

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L’objet du scandale de mon été 2009 : un short.

Par une belle journée ensoleillée, très ensoleillée, nous quittons Mahdia. Rodrigo voit un journal qui fait ses gros titres sur la chaleur : “Tunis, capitale du C’hili !” et le prend en photo par fierté chilienne. Le c’hili signifiant ici “piquant, épicé”.

Nous attendons le bus. Il fait chaud. Pas d’endroit où s’acheter à manger dans les environs. Nous ne savons pas à quelle heure le bus arrive, donc nous ne pouvons pas trop nous éloigner : il y en a un ou deux par jour. Nous n’avons rien sur nous, sauf quelques pâtisseries collantes que nous mangeons. J’ai mis un pantalon long en coton assez épais et je le regrette – mon autre pantalon fin est sale.

Enfin, le bus arrive. Il doit nous emmener jusqu’à Sousse. En face de nous, une jeune fille travaille consciencieusement son espagnol. Nous nous endormons, assommés par la chaleur.

En descendant à Sousse, je sens que ça ne va pas : sensation de faiblesse, tête qui tourne, mais je n’ai aucune envie de m’évanouir. Rodrigo me conseille de me changer pour mettre un short “après tout on est à Sousse, c’est touristique, ensuite on va à Tunis, la capitale, il n’y a pas de raison pour qu’on te regarde de travers.” J’opine devant ce raisonnement et vais me changer dans un restaurant climatisé – ouf – avant que nous ne déjeunions – re-ouf.

Nous prenons le train vers Tunis. Je mets un foulard sur mes jambes et Rodrigo dort sur mes genoux dans l’indifférence générale.

A Tunis, tout change. Les hommes, surtout d’âge mûr, me regardent avec haine. Ensuite, ils regardent Rodrigo avec haine. Ils sont nombreux. Ils ne disent rien, mais l’ambiance est pesante.

Il y a une grande différence entre la Tunisie touristique et les autres endroits du pays : en zone touristique, une femme peut se promener comme elle veut, et même aller toute seule à la plage et se baigner en bikini, des amoureux peuvent se bécoter autant qu’ils veulent, mais dans le reste du pays…

Nous filons jusqu’à l’hôtel, qui selon le guide touristique était désagréable avec les couples mixtes non mariés. Nous nous sommes interrogés : non mariés, c’est sûr, mais mixte ? Comme l’Italienne nous l’a recommandé, nous avons décidé de tenter le coup. Et nous y sommes très bien accueillis. C’est notre dernière nuit en Tunisie. C’était la première fois que je reprenais des vacances de plus d’une semaine et qu’en plus, je faisais un voyage, depuis bien longtemps.

Mahdia

Nous hésitons entre deux destinations après Kairouan : Le Kef, plan A, ou Mahdia, plan B. Comme il ne nous reste que trois jours et qu’aller au Kef présuppose de passer la nuit dans un village avec un seul hôtel borgne, nous nous rabattons sur le plan B et filons à Mahdia, petit village de pêche en train de devenir un lieu touristique, selon le guide. Sur place, nous nous rendons compte que la transition est déjà bien amorcée. A une faible distance du village, des hôtels aux panneaux fluorescents s’étendent le long de la plage, sur quelques bons kilomètres.

Le village surplombe la mer, dont il est protégé par des murailles blanches ; il y a un cimetière sur une partie de la plage, de petites rues où travaillent les artisans. Comme le lieu est touristique, je peux me baigner avec mon maillot de bain seulement – pas de t-shirt, pas de paréo, rien. Sur la plage, nous croisons l’un des employés de notre hôtel, qui nous invite à un mariage le lendemain soir. Dommage, nous serons déjà partis pour Tunis.

Pour aller en ville, nous cherchons à prendre un taxi, mais nous avons une surprise : pas de compteur, les chauffeurs proposent un tarif pour le moins fluctuant. On nous dit que c’est la coutume, nous finissons par nous y plier et prenons un taxi pour le centre-ville. Nous cherchons un endroit où dîner.

Nous rencontrons par hasard une italienne à un restaurant ; femme d’âge mûr, elle vient de finir sa thèse sur les Bédouins. Une conversation à trois se noue où je sers d’interprète entre français-italien, de manière assez brouillonne puisque je ne peux pas me contenter de traduire les questions et que j’y ajoute les miennes.

– Il va y avoir de grands changements dans le Sud, nous annonce-t-elle. Dès la rentrée, il y aura des vols chaque semaine entre Milan et Tozeur. Ca va être un grand choc culturel. La région qui a gardée ses coutumes, sa manière de vivre, et elle va probablement évoluer très vite.

Nous discutons des aspects de la culture tunisienne que nous connaissons. Elle insiste sur le fait que la condition des Tunisiennes est bien supérieure à celle des Italiennes, avec des arguments peu convaincants :

– Mais les femmes bédouines sont considérées comme des objets très précieux…

Précieux ou pas, un objet reste un objet – non pas un sujet.

– Et puis les femmes italiennes sont très soumises. Dans le Sud, les femmes sont puissantes : elles sont reines dans leur cuisine.

Après le dîner, en marchant sur la plage, nous discutons des autres informations glanées : cet homme qui nous a dit sérieusement que si une femme se promenait seule dans la rue, c’est probablement qu’elle avait envie de coucher avec un homme ; cette fille qui nous avait dit qu’un homme l’avait suivie en lui hurlant des insultes puériles (“je vais te faire un trou, je vais te trouer ta chatte”) à Kairouan, pendant vingt bonnes minutes, sans que personne ne réagisse. Pour autant, la Tunisie n’est pas la Syrie, ni le Yémen. Mais l’inégalité entre les sexes est bien visible.

Nous nous promenons entre la mer et le cimetière, sous la lumière de la Lune. Nous nous tenons la main. Tout est paisible. Rodrigo, rompant le silence, s’exclame :

– Tu sais que dans certains coins, on nous aurait déjà suivis, attaqués, découpés en petits morceaux et jetés à la mer ?!

Mais nous ne sommes pas “dans certains coins”. Nous sommes à Mahdia, en Tunisie. On n’y découpe pas des masses le touriste. On le laisse vivre et s’étonner.

Dis, t’as quoi là sur le front ?

Notre visite guidée de la Tunisie s’achève à Kairouan, une des villes les plus pieuses du monde musulman. Nous faisons nos adieux à Mokhtar ; demain, Ivan et Veronica repartent pour leur hôtel à Monastir, où ils passeront leur dernier jour de vacances, et nous repartirons de notre côté.

Dans les rues, on croise des hommes avec une marque sur le front : un cal dû à leurs prosternations fréquentes sur le tapis de prière.

Dans le vieux quartier de la ville, nous remarquons des portes avec trois heurtoirs : l’un était réservé aux enfants, l’autre aux hommes, le dernier aux femmes. Selon le bruit, une personne différente venait répondre à la porte.

Kairouan est la première ville sainte du Maghreb et un lieu de pèlerinage. La grande Mosquée est l’une des premières à avoir été construites : elle date de 670, soit l’an 50 après l’Hégire. Elle abrite un cadran solaire sophistiqué et de nombreuses salles de prière réservées aux fidèles.

Notre guide nous explique l’histoire du lieu et les principes de base de la religion islamique.

– Et vous savez qui était le premier musulman ?

– Mahomet ?

– Non. Adam.

Il attend quelques secondes, content de son petit effet, et poursuit :

– Parce qu’Adam croyait en un seul Dieu ; il était monothéiste. Tout homme monothéiste peut être musulman.

Nous faisons un “aaaah” poli et soupçonneux. Le guide :

– Et puis les religions n’existaient pas à l’époque, mais Adam était monothéiste, alors il aurait pu être musulman.

Je mets les pieds dans le plat :

– Et alors, il y a un paradis pour les femmes ?

– Il y a un paradis pour tout le monde, voyons.

Luc Skywalker mangeait-il des merguez ?

George Lucas, alors jeune réalisateur, est venu en Tunisie tourner les trois premiers volets de La Guerre des Etoiles. Découvrant le village de Tataouine, et ses petites maisons, il décida de nommer sa planète Tatooine et de garder l’architecture lunaire – murs blanchis à la chaux, portes et fenêtres aux angles arrondis – en y ajoutant simplement quelques tuyaux évoquant des systèmes mystérieux et sophistiqués.

Les décors sont restés tels quels. Nous entrons dans les maisons désertes ; la tête de l’un dépasse d’une fenêtre, l’autre d’une porte, nous ressemblons à des lapins qui sortent de leur terrier. Et bien évidemment, nous prenons une série de photos où nous rejouons la grande bataille entre Luc et Darth Vador à l’épée laser, sauf que là on a des stylos.

Sur les murs du café où nous faisons une pause, nous remarquons plusieurs symboles dessinés au mur – l’empreinte d’une main à l’entrée, des animaux stylisés aux formes anguleuses, un double trident. Le dernier signe, je le reconnais, il apparaît partout aux alentours de mon immeuble à Paris. Des appels des vendeurs aux symboles, ce voyage m’instruit, en fin de compte, sur mon propre quartier.

En voiture vers l’hôtel, nous traversons une ville. “Ici” nous dit Mokhtar “c’est la ville des femmes. Les hommes travaillent quasiment toute l’année à l’étranger, ils ne reviennent que deux mois sur douze.”

L’après-midi, nous nous rendons dans le désert, dans un autre lieu de tournage de la saga. Le décor est resté tel quel, devenant un lieu de tourisme supplémentaire ; cette fois-ci les maisons sont rondes, mais à l’intérieur il n’y a que quelques poutres en bois, et toujours des tuyaux qui ne mènent nulle part. Un décor de cinéma, en somme, impressionnant sur pellicule, fragile et artificiel dans la vraie vie.

Dans les maisons de la planète Tatooine, les gens mangeaient des nourritures extraterrestres ; dans la vraie vie, il est probable que Luc Skywalker lui-même, assis entre le chef opérateur et l’éclairagiste, se soit régalé de merguez. Et de couscous. Ou peut-être, le visage grave, pleurant l’Amérique en son for intérieur, ne se nourrissait-il que de hamburgers-frites pour maîtriser la Force.

Nous nous retrouvons à regarder le coucher de soleil sur les dunes. Après avoir épuisé toutes les plaisanteries possibles sur La Guerre des Etoiles et sa parodie, nous nous taisons. Le vent souffle et déplace le sable. Des dunes à perte de vue. Aucune vie. Il y a quelque chose d’inquiétant et de morbide tout à coup, loin du calme et de la beauté imposante de notre dernière visite – la solitude et l’indifférence du désert devient angoissante. Et puis l’un d’entre nous bouge, raconte une histoire; le moment est passé.

La divorcée de Tozeur

Premier arrêt de notre deuxième journée avec notre guide : Tozeur, puis Douz, qui serait ainsi nommée “parce que les Français avaient donné des numéros aux villes, onze, douze, treize, et après leur départ Douz est restée appelée comme ça” selon l’un des habitants du lieu. Les deux villes sont au bord du désert, suivant cette ligne invisible qui marque la frontière du Sahara.

A Tozeur, nous faisons un petit tour de la place principale, puis nous asseyons à la terrasse d’un café.

– Dans le Sud, c’est beaucoup plus traditionnel que dans le Nord, nous explique Mokhtar. Dans le Nord, les femmes travaillent, certaines sont même ministres… Dans le Sud, ce n’est pas comme ça. La famille choisit qui la fille va épouser. La fille doit obéir. Elle doit rester à la maison. Souvent, le mari ne lui donne aucun argent, même pas pour faire les courses. Il s’occupe de tout ça lui-même.

– Mais elles sont malheureuses ?

– Oui, mais qu’est-ce qu’elles peuvent faire ?

– Et dans le Nord, ils en pensent quoi ?

– Ils pensent que les gens du Sud sont arriérés.

– Et les gens du Sud, ils pensent quoi des gens du Nord ?

– Ils pensent qu’ils sont fous.

Dans le groupe, nous sommes deux Occidentales, non voilées, habillées en pantalon large – aucun regard insistant, aucune manifestation d’hostilité. Mais aussi, nous sommes avec des hommes, dont Mokhtar qui connaît des gens dans le coin. Quelques hommes viennent s’asseoir à notre table, saluent Mokhtar, parlent avec lui ; il nous les présente, et au bout de quelques minutes, l’un d’eux nous invite à dîner chez lui, puis à aller au mariage de son cousin.

C’est ainsi que nous nous retrouvons à méditer l’achat de viande pour remercier nos invités : laquelle est la meilleure, viande de chevreau ou viande de chameau ? Notre choix se porte sur la viande de chevreau, mais le boucher est fermé. Tant pis, nous donnerons l’argent à Mokhtar, qui leur achètera de la viande la prochaine fois qu’il les reverra.

Nous passons d’abord à la maison des mariés, pleine de monde : les gens dansent, une femme fait une démonstration au centre d’un cercle, une petite fille me dit un “Alla” aux voyelles claires et s’amuse de ma réponse maladroite. Les festivités vont se poursuivre ailleurs, plus tard, après le dîner.

Nous nous retrouvons donc chez la famille : les parents, les fils encore non mariés, un fils marié et sa femme, et la fille… Divorcée.

Le divorce est extrêmement rare ici et la fille, apparemment, a de la chance d’être autorisée à sortir de chez elle pour aller au mariage.

Tout le monde s’est déjà préparé pour la fête, et nous mangeons un plat délicieux à base de larges fèves et de semoule épaisse – faite maison – dans la cour intérieure où une télé a été installée. Un feuilleton passe, nous regardons l’épisode en buvant du Coca. L’ambiance est détendue, nous échangeons des plaisanteries… Puis c’est l’heure de retourner au mariage.

Sur le chemin, la jeune divorcée me raconte son histoire : elle est restée mariée trois mois. Elle aura passé un mois avec son mari, deux mois avec sa belle-mère – le mari travaille à l’étranger. Elle ne pouvait pas vivre comme ça. Elle espère trouver l’amour.

En arrivant, les hommes et les femmes se séparent : et nous nous retrouvons dans la chambre d’une des invitées, qui se maquille et sélectionne minutieusement des vêtements dans son vaste dressing. Les autres bavardent, essayent ses fringues, rigolent.

Nous finissons par nous rendre toutes à la fête ; là encore, les femmes et les hommes resteront séparés. Une jeune fille me raconte qu’elle va aller étudier l’anglais à l’université dès la rentrée prochaine, et qu’elle est assez heureuse : le niveau est élevé, elle le voit bien avec son frère qui y est depuis l’année dernière, et son père tient beaucoup à ce qu’elle réussisse, c’est lui qui a insisté à ce qu’elle poursuive ses études… Je la rassure et lui donne les conseils que je peux : oui, elle ira étudier dans une autre ville, mais elle va rencontrer beaucoup de gens, et puis l’important c’est de travailler régulièrement…

Nous nous interrompons quand le spectacle commence. Les hommes jouent du tambour pendant que d’autres nous impressionnent par leur virtuosité en dansant avec un bâton.

La future étudiante me désigne Rodrigo, qui regarde la danse face à nous, du côté des hommes.

– C’est lui, ton ami ? Il a un bandana, c’est drôle les hommes qui portent un bandana sur la tête.

L’histoire du bandana, c’est un jeu entre nous : “si toi tu dois te couvrir la tête, je vais le faire aussi, par solidarité” a-t-il déclaré avant le départ. Je lui ai donc donné un bandana vert. Depuis, il a découvert l’aspect pratique de la chose, qui lui sert à discipliner ses cheveux trop longs, et le porte plus souvent que moi ; d’ailleurs, même si la majorité des femmes sont voilées, une touriste n’a absolument pas besoin de porter un foulard en Tunisie.

On nous appelle du côté des hommes : nous allons rentrer, la route est longue demain. Et le programme bien différent.

Nous allons voir les lieux du tournage de Star Wars. Ou : comment les maisons berbères traditionnelles de la ville de Tataouine sont devenues, à l’aide de deux ou trois bouts de tuyaux en plastique, Tatooine.